Une prière

J’adresse une prière

Un petit mot infime

Une note particulière 

Un aveu presque intime

À ces amis d’ici

Qui lancent d’un geste clic 

D’un simple raccourci

Une carte électronique 

En vœux de bonne année 

Un multiple sans âme 

De paroles envolées 

Et dépourvues de flamme

N’en faites rien pour moi

Effacez mon adresse 

De vos listes d’envoi

Évitons la tristesse

Gardez ce temps précieux

Pour inventer un rêve 

Écrivez un poème 

Une graine que l’on sème 

Et puis aimez sans trêve 

Les yeux dans les yeux.

Relier le monde


Une très belle expérience à partager. Un atelier de reliure chez Fabienne Descombes, à Middes @atelierdutilleul, Cela me donne vraiment envie de poursuivre mes recherches éditoriales et créatives dans cette direction. Fabriquer des objets qui donnent du corps à cette idée d’une littérature qui se sent, se touche, s’écoute, se lit…

Magnifique!

Lorsqu’on a rien à dire, mais que le jeu social des réseaux connectés nous presse de dire quand même, les choses sont « magnifiques ». Vous avez remarqué ça, vous? Les photos de l’un sont « magnifiques », les peintures de l’autre sont « magnifiques », les entrechats de la troisième sont « magnifiques » – les petits chats aussi – le coucher de soleil est « magnifique », la phrase sentencieuse et morale – dont on découvre à la fin qu’elle est empruntée à un autre moraliste, qui lui-même l’a empruntée à… – est encore « magnifique » (il y a aussi « tellement vrai »).

Gageons parfois qu’une franche admiration est présente et que ce mot « magnifique » en est l’expression la plus appropriée. Soit! Mais reconnaissons que, la plupart du temps, le qualificatif, usé jusqu’à la corde, pourrait être remplacé par un grandiose, éclatant, brillant, bon, beau, parfait, extraordinaire, sublime, remarquable, supérieur, bellissime, admirable, précieux, rare, imposant…

Soit dit en passant, je pourrais étendre la réflexion aux classiques des expressions humaines dont l’usage mécanique me fait grimper aux murs des insignifiances: « sincères condoléances », « RIP », « bon anniversaire », « meilleurs vœux », « bonne année », « congrat »… mais restons au « magnifique ». 

Et si l’on tentait autre chose? 

Nous pourrions choisir des termes en couleurs, des expressions qui révèlent nos émotions, cherchant plus étroitement à exprimer ce qui nous effleure: « tes œuvres contiennent une beauté sensible», « vos images me bouleversent », « tes paroles m’émeuvent », « votre geste me rend vivant » ? Et si, pour la rigole, nous inventions des mots qui n’existent pas, mais disent plus précisément l’humeur d’un instant: beaumouvant, séismatique, admirablime, tristoyeux, bouleverclatant!

Changer de registre de langage reviendrait à s’arrêter un instant, à respirer l’air du large, à écouter des silences, à penser trois secondes à ce que l’on écrit, dit, exprime.

Et à s’impliquer davantage. 

La vieillesse

Elle entre. La librairie sent l’encre fraîche et le crayon taillé. Elle aime ça. L’odeur des livres et l’idée de tous les mots en embuscade. 

22 mai 1970.  Elle a 32 ans aujourd’hui. Le jour de son anniversaire, elle s’offre toujours le livre qui marquera le temps de sa vie, comme les cernes d’un arbre

L’oeil tombe sur un titre rouge sur fond crème, classique de Gallimard: La vieillesse, de Simone de Beauvoir. Elle emporte le pavé avec elle en songeant qu’elle le lira, pas maintenant, un jour, lorsqu’elle aura rejoint la promesse du titre. Elle aura le temps alors. Elle s’imagine déjà, elle, petite vieille joyeuse découvrant les mots longtemps contenus, retenus entre les pages, s’échappant pour la remplir de tous les secrets de l’âge. Ah, la vieillesse est cela…

22 Septembre 2022. Elle redécouvre le livre de Simone sur le dernier rayon. Avec les années, la bibliothèque s’était enrichie et les premiers livres avaient lentement dérivé d’un étage à l’autre. Celui-là, elle l’avait oublié. 

Elle tend la main, empoigne le pavé. Elle ne se souvenait pas de son poids, tant que l’objet manque de lui échapper. La lecture du titre ramène à sa mémoire la lecture remise à plus tard, lorsqu’elle aurait besoin de clés. Plus tard, elle y est. 

Elle s’assied, ajuste les lunettes sur son nez, entrouvre les pages, lit les premières phrases accrochées, tente ce qui ressemble à un déchiffrement. Elle n’y parvient pas. Les mots sont trop petits. À croire qu’ils se sont resserrés les uns contre les autres à force de l’attendre elle. La vieillesse…

La fin de droits

Vous êtes-vous déjà demandé à quoi ressemblerait un chômage en fin de droits? Suivez-moi, je vais vous raconter. Sans pathos, mais avec ce léger vertige qui accompagne un réel qui se dérobe.

C’est surprenant d’en arriver là. Après deux ans de recherches, 234 candidatures envoyées. Taux de réponses inférieur à 30%. Et les retours ressemblent tous à ceci:

« Nous vous remercions bla, bla, bla… sommes cependant au regret de vous informer qu’après examen approfondi bla, bla, bla, les profils retenus correspondent davantage à nos attentes. »

Point, à la ligne, au suivant.

Tout est à sa place dans le jeu des apparences. Les précautions d’usage, la politesse feinte, le regret sur commande, l’examen du coin de l’œil et les attentes déçues, forcément déçues. C’est vrai. Je n’ai jamais correspondu aux attentes. Aujourd’hui moins qu’hier. Toujours été trop ceci ou pas assez cela. Un peu hors case.

Le mois dernier, j’ai reçu cette lettre, anonyme et circulaire. Vos droits se sont éteints… On ne parlait pas d’un feu follet, mais c’est comme si on me demandait d’éteindre la bougie. 

Longtemps, je me suis dit que j’étais une « boîte à outils », capable de tout faire, ou presque: penser et agir, les deux en même temps, établir des priorités, faire des choix, même dans l’urgence, gérer le stress, imaginer, chercher des solutions, les trouver, même avec les moyens du bord, inventer, être autonome, collaborer, guider, former, savoir patienter, anticiper, lire les nuages, même ce qui imprimé en tout petit au bas d’un contrat,  calculer ma position au sextant, naviguer dans l’incertitude, négocier, douter en avançant quand même, écouter, décider, conduire un bateau à voile, une équipe, motiver, écrire des lettres recommandées, des livres, comme des mots d’amour, résumer un bouquin en quarante-six secondes, sortir du cadre, raconter des histoires qui font rire, d’autres pour pleurer un coup, taper à la machine avec 6 doigts à la vitesse d’un avion supersonique, épater les enfants avec des contes sortis d’un chapeau, jouer aux indiens, pour de faux, pour de vrai, mettre un nez rouge, gravir une montagne, la déplacer s’il le faut, vérifier des infos, communiquer, parler français-allemand-anglais-italien-espagnol, apprendre une langue nouvelle, connaître le nom des fleurs, détendre l’atmosphère, aller à l’essentiel, prendre les choses au sérieux sans se perdre soi-même dans le gris des certitudes, dessiner un dromadaire, monter à cheval, faire pousser des légumes, entretenir un jardin, conjuguer le verbe vivre à tous les temps et tous les modes, cuisiner des salades en couleurs et faire la vaisselle…

C’est toujours le cas. Mais à présent, je suis un sénior, un vieux con, inutile au monde laborieux, passé de date, trop cher sans doute.

On me dira que je créée ce que j’imagine. La pensée négative serait la source de son malheur. Qu’on me comprenne bien. Je ne parle pas de « malheur ». J’observe simplement comme se déroule une mise sur la touche avec une curiosité entomologiste. La différence est que le hamster pédalant dans sa roue, c’est moi. Ni plus, ni moins.

Récemment, j’écrivais un billet sur cette curieuse habitude qui s’installe dans l’indifférence des jours: la non-réponse comme règle du jeu social. Je viens d’un temps où l’on se faisait un point d’honneur à regarder quelqu’un en face pour lui répondre. On pouvait lui dire non les yeux dans les yeux. J’ai toujours préféré ça au mépris du silence. Aujourd’hui, le haussement d’épaule et le regard en fuite sont devenu des postures admises, langage des corps qui préfèrent l’évitement à la clarté de l’affrontement. 

Même les amis s’y mettent. Oh, rien de personnel. À chacun son brouhaha, ses priorités, ses choix, ses emmerdes. Le temps du foutucovid est passé par là et j’ai le sentiment fort qu’il n’y est pas pour rien. L’attention et l’engagement sont devenus des mots étrangers à nos vocabulaires humains.