Eux, pas moi

Depuis deux semaines, je reçois des mots d’hommes. Pas de masculinistes, pas d’inconnus le couteau entre les dents : des amis, des collègues, des ex-collègues, des lecteurs de passage. Des hommes qui condamnent les violences faites aux femmes et, à tout le moins, le disent.

Ils écrivent la même chose. Par des chemins différents, mais la même chose.

« Je n’ai pas honte d’être un homme ».
Combien de fois a-t-il été nécessaire de répéter la distinction nette entre ma responsabilité de genre et le fait que « je n’ai pas honte d’être l’homme que je suis ». Il n’y a pas de contradiction. Le premier est collectif, le deuxième est individuel.

L’autre version, c’est: « Être un homme n’est pas une catégorie. C’est une donnée biologique, pas une communauté ».
Et le patriarcat, c’est quoi? Une fake news, une invention féministe, une illusion complotiste?
Éviter de reconnaître, en tant qu’homme, que je suis le produit de cette culture, c’est dissoudre le patriarcat. Je ne peux pas critiquer une structure de domination et nier en même temps le groupe qui l’occupe (et auquel j’appartiens de facto).

 » Ce sont des psychopathes ».
Ça, c’est l’argument qui tue. Pour justifier la position de se « sentir absolument étranger » à ce que sont les violeurs, les violents, les féminicideurs, les masculiniques. Sauf que le procès Pelicot a rendu cette position fondamentalement intenable. Un pompier, un militaire, un journaliste, un gardien de prison, un conseiller municipal, des artisans, des retraités, des pères de famille… Comment, ça résonne? Des mecs lambda, des hommes communs, curieusement ordinaires, qui avaient une vie « normale » la veille et le lendemain. Les hommes normaux…

« La responsabilité collective dilue la responsabilité individuelle. » Cette attaque-là est sérieuse. Si tout le monde est responsable, personne ne l’est vraiment, et le meurtrier devient un symptôme au lieu d’être un homme qui choisit et répond de ses choix. Or, les deux niveaux ne portent pas sur le même objet. La justice traite l’acte criminel, et elle doit le faire. La responsabilité collective, c’est ce qui fait que, toutes les trois minutes dans le monde, une femme est tuée par un homme.

« J’ai plutôt honte d’être un Homme, avec une majuscule ». Il est vrai que, quand je regarde le monde… Mais c’est un sentiment diffus que l’humanité entière peut partager. En réalité, c’est une auto-flagélation stérile qui n’engage personne. Les victimes de féminicides, les dénonciations de viols et de violences sexuelles montrent une asymétrie de genre. Donc, un problème structurel, l’expression d’une culture et d’un système.

L’un raisonne en biologiste, le suivant en psychiatre, l’autre en juriste, le dernier en moraliste. Tout le monde part de sa montagne. Pour arriver, tous, à la même mer intérieure : « eux, oui, pas moi ». Not all men, toujours.

Eh, les mecs, il serait temps de sortir du réflexe de défense et de comprendre qu’appartenir nous engage! La révolution des comportements masculins ne pourra venir que de cette prise de conscience.

Mais, pourquoi ça résiste autant?

La crainte de tout perdre? Nos pantoufles sous la table, nos statuts indus, nos fiertés de mâles, nos paroles publiques, nos prépondérances viriles, nos privilèges de genre, bref, notre pouvoir? Car si les hommes, collectivement, n’entament pas cette introspection, ils seront un jour contraints de le faire. Et il y aura des couilles sur la table.

Notes: « Les couilles sur la table » est un podcast de Binge créé par Victoire Tuaillon sur les masculimités. Je recommande.

J’ai honte d’être un homme

Je suis Anna. Je suis Elvire. Je suis Fatima, Chiara, Yuki, Amina, Nour, Ingrid, Léa, Zineb, Marion, Consuelo, Precious, Svetlana… Je suis toutes celles qu’un homme a tuées cette année parce qu’elles étaient des femmes. Le plus souvent, c’est un conjoint, un ex, un compagnon, un père, ou un frère. La plupart du temps, les statistiques mentionnent un âge, 52 ans, 27, 45, rarement un prénom. Et ce n’est que la part émergente.

J’ai honte d’être un homme.

Les chiffres sont glaçants. Selon ONU Femmes et l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, environ 85 000 femmes et filles ont été tuées intentionnellement dans le monde en 2023. Six sur dix – 51 000 ! – l’ont été par un partenaire ou un membre de leur famille. Une femme, une fille tuée toutes les dix minutes, quelque part sur la planète. Parce qu’elle est femme.

En France, 164 en 2025. En Suisse, le tabou. Les autorités ne tiennent aucun recensement des féminicides. Le mot n’existe pas officiellement. C’est le collectif Stop Femizid qui compte : 28 en 2025. Davantage qu’en 2024. Ce ne sont pas des accidents. Les gestes sont rangés dans la rubrique des « faits divers ».

Les hommes tuent. J’ai honte d’être un homme.

J’entends déjà « not all men ». Des hommes, des femmes aussi qui volent au secours du mâle. D’accord. Pas tous les hommes.

Mais alors, dites-moi : dans la balance, combien faudrait-il d’hommes pour qu’on cesse de dire « les hommes » et qu’on puisse nuancer, qu’on ose dire « des hommes » ou « certains hommes » ? Combien faudrait-il de milliers, de millions de mâles qui, par leur engagement, par leur solidarité, chaque année, chaque jour, chaque seconde, feront tomber l’accusation collective ? Ce n’est pas qu’une question de nombre, une culture se mesure aussi.

L’image, ici, « not all men, but a lot quand même », dit bien la réalité et le désarroi. Pas tous les hommes, mais c’est toujours un homme qui met le feu, qui tire dans le tas, qui fracasse la gueule !

Je ne dis pas que chaque homme est coupable. Je dis que chaque homme hérite des rapports de pouvoir que l’histoire humaine a forgés, entretenus, perpétués, et que nous ne pouvons plus affirmer « c’est pas nous ! ». Le système patriarcal est une construction. Et une construction se démonte.

Ce que j’écris ici n’est pas original. Le diagnostic, le mot féminicide, l’analyse structurelle, les chiffres eux-mêmes : ce sont des décennies de travail féministe. Elles ne vont pas faire le traitement masculinique à notre place. Alors quoi ? Qu’est-ce qu’on fait, les mâles ? Elle vient quand la révolution culturelle qui nous fera basculer dans un autre monde ?

Je n’ai pas de solution toute faite à sortir de mon chapeau. Aussi parce que la parole est piégée. La honte n’est pas une promesse d’action. Elle peut même être lue comme une recherche d’absolution (je ne suis pas « les hommes »), une façon de détourner l’attention (regardez-moi, mea culpa, mea maxima culpa). D’autant que le mâle a tellement monopolisé la parole que toute nouvelle expression paraît suspecte.

Or, le silence est lâche. Il y a comme un paradoxe schizophrénique. Un double bind. Alors, j’invite les hommes – ouais, je m’adresse à vous, les mecs – à se parler, à s’interroger entre eux, à s’interpeler, au boulot, sur les rezosocios, dans les vestiaires, au bistrot, autour des repas familiaux, entre potes, partout où la parole masculine ordinaire se forme et se transmet. Ne laissons plus passer un gag sexiste aux rires gras sans contre-attaquer (« les mecs aiment les blagues misogynes parce qu’elles sont faciles à comprendre »). Ne restons jamais indifférents au harcèlement de rue dont nous sommes les témoins – et soyons attentifs. Répondons systématiquement aux masculinistes. Avant de leur couper les coucougnettes, montrons-leur que nous sommes là pour contrer leurs délires.

La honte doit être utile.

Cette chronique a été publiée dans le quotidien Le Courrier du 16 septembre 2026 munie de la signature de 117 hommes.

Les cosignataires

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    Prochain objectif : 200 signatures !

    Si t’es un homme!

    Vous pouvez signer encore. Si ces mots résonnent, je vous propose de co-signer ce texte — à titre personnel, sans grand geste, juste un nom de plus à côté du mien.

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    Co-signer ce texte


    Neutralité ! (poil au nez)

    Le débat sur la neutralité est pauvre et comme d’ordinaire, biaisé. Autant les caricatures à la mordsmoil’noeud sur les OUI=pro-Poutine que les Non=va-t’en-guerre sont bêtes à pleurer.A l’instant, je vois même passer la photographie d’une cimetière militaire pour refuser que « les Suisses soient la chair à canon de l’OTAN ». Continue, t’auras du boudin!

    Nous n’en sortons pas. Ou si rarement.

    Une fois encore, nous avons manqué un vrai débat sur nos responsabilités d’humains face aux souffrances d’autres humains. Car à quoi d’autre servirait la neutralité sinon à assumer ce rôle-là, consciemment et avec noblesse ? Cette question ne consiste pas à choisir un camp, ni à sauter dans le feu pour chercher à l’éteindre. Or, que disent les partisans de la neutralité version Blablas? Ils exigent que la Suisse n’endosse que les sanctions décidées par le Conseil de sécurité. C’est-à-dire accepter pratiquement l’immobilité dès que les enjeux sont graves. Les membres permanents du Conseil (USA, Russie, Chine, France, Royaume-Uni) usent et abusent de leur droit de véto. Nous n’aurions plus aucun devoir moral de nous positionner face aux violations de la souveraineté d’un pays, aux crimes de guerre, aux actes illégitimes ou criminels d’un gouvernement, aux violations graves des droits humains.

    Nous faisons peu. Nous agirions moins encore. Est-ce ça, le monde que nous voulons?

    Mais gardons-nous d’une alternative qui serait le status quo, la diplomatie erratique d’Ignazio Cassis, ou encore la soumission à l’OTAN. Je l’ai écrit une première fois: une autre option reviendrait à exprimer collectivement ce que la neutralité impose et exige. Une éthique, une conscience, une responsabilité et un engagement.

    Concrètement. Nous pourrions définir ensemble des critères objectifs et automatiques, préciser dans la loi des seuils déclencheurs. Le premier d’entre eux existe déjà, depuis plus 50 ans : c’est la définition de l’agression posé par la résolution 3314 des Nations Unies. Texte adopté par consensus, le 14 décembre 1974. La guerre contre l’Ukraine répond-elle à cette définition ? Oui, sans ambiguïté. L’Assemblée générale l’a explicitement constaté (résolution ES-11/1, 2 mars 2022, 141 voix contre 5, 35 abstentions). L’invasion russe est une agression. Le problème est que le texte de 1974 n’est pas contraignant. Le Conseil de sécurité reste le seul organe habilité par la Charte (art. 39) à qualifier formellement et de façon contraignante un acte d’agression. Il ne l’a jamais fait. Il n’a jamais pu le faire, en raison du veto de Moscou. Blocage. Depuis 4 ans.

    Nous pourrions décider qu’un vote onusien suffirait. Non à entrer en guerre, mais à nous obliger à réfléchir déjà.

    D’autres instruments existent aussi. Les décisions, arrêts ou constats, de la Cour Internationale de Justice par exemple. Les mandats d’arrêt de la CPI. Les rapports du Haut-Commissariat aux droits de l’homme. Chacun de ces éléments définirait une gradation et, partant, notre responsabilité politique, diplomatique ou humanitaire. A chaque degré, nous nous engagerions à une action, indépendamment d’un Conseil de sécurité figé. D’une part, nous préserverions une forme de neutralité éthique – au sens où ce serait la règle qui déciderait, pas un choix d’alliance opportune – sans dépendre du veto des grandes puissances. L’intérêt serait de construire ensemble une boussole à nos engagements.

    Il y a des faiblesses à mon raisonnement, je sais. L’Assemblée générale de l’ONU, le haut-commissariat, la CIJ et la CPI ne sont pas à l’abri des contraintes politiques. Or, il y existe des actes juridiques: l’ordonnance de la CIJ de mars 2022, par mesures conservatoires, exigeant la suspension immédiate des opérations militaires russes en Ukraine; les mandats d’arrêt de la CPI contre Benjamin Netanyahu et l’ex-ministre de la Défense Yoav Gallant (novembre 2024). Je pourrais en citer d’autres. Ne s’agit-il pas de signaux forts?

    Je ne suis pas juriste et je vois déjà venir le procès en incompétente ou en naïveté. Je sais que le statut politique ou juridictionnel de ces instances est complexe. Cela ne me renvoie pas dans les cordes pour autant (Et si un juriste mentionne ce défaut, je le mets au défi de contribuer à la réflexion!).

    Une telle proposition aurait au moins l’avantage de nous sortir des anathèmes et des caricatures dans lesquels nous noyons tous les débats politiques dans ce pays.

    illustration © A. Schwarz, 14-18.ch, Bibliothèque nationale suisse (publié dans sept.info) https://www.sept.info/walter-histoire-suisse-35

    La captation et l’inondation

    [EDIT 14.6..2026 16:30]

    L’initiative des Blabla à 10 millions a échoué. Je m’en réjouis. Sans triomphalisme.

    Il faut commencer par lui reconnaître ce qu’elle est : un texte politiquement redoutable. Pas habile au sens où il proposerait des solutions ingénieuses – le texte n’en proposait aucune – mais redoutable dans sa construction même.

    Une initiative aussi radicale, combattue par tous les partis (sauf les Blabla), par les syndicats comme par les organisations patronales et qui à capter 45% des votes n’y parvient pas par hasard. Elle touche quelque chose. Il vaut la peine de comprendre quoi.

    La captation des angoisses

    La force tient à un geste unique, répété à l’infini : agréger toutes les hantises du moment sous un seul mot d’ordre. Saturation des infrastructures, loyers inabordables, coût de la vie, explosion des primes maladie, crainte du chômage, pression sur les salaires, bétonnage du territoire, atteintes aux paysages, sécurité, criminalité, souveraineté, etc. La liste est longue parce qu’elle se veut exhaustive : il s’agit de ne laisser aucune crispation à l’extérieur.

    Personne ne le nie. Les inquiétudes sont, pour la plupart, réelles, souvent légitimes. Les primes pèsent, les loyers étranglent, le territoire se densifie. C’est précisément ce qui rend la manœuvre efficace : elle ne fabrique pas des angoisses humaines, elle les confisque. Et à chacune, elle opposait une cause unique, des coupables obsessionnels : les moutons noirs. Le mécanisme est ancien et la Suisse flirte avec ça depuis plus de 50 ans : comme au temps de la Schwarzenbachie, on ne résout pas la crise, on désigne un responsable. Et le bouc émissaire n’a jamais eu pour fonction de régler un problème, seulement de le rendre visible et supportable par la magie du doigt qui désigne. Sur les vraies causes des déséquilibres, l’initiative UDC s’est toujours dérobé. Elle n’a rien dit des marges bénéficiaires des assureurs, rien de la spéculation foncière, rien des politiques d’aménagement aberrantes, rien des choix fiscaux qui guident la construction, rien des fragilités des laissés pour compte. Il suffisait d’un chiffre et d’un mur pour réponse. À chacune des angoisses qu’ils phagocytaient, les Blabla posaient un leurre, substituaient une frontière à une vraie politique.

    Je détourne, tu votes

    Reste le plus singulier : ce texte se présentait comme une « initiative pour la durabilité ». Il n’était pas anodin. L’UDC, qui a combattu tous les projets écologistes, s’est drapée soudain dans la vertu du  vocabulaire « durable ». Le procédé s’appelle une captation sémantique. On pique les mots de l’adversaire pour vider de leur sens les combats qu’il a portés. La « durabilité » ne renvoie plus ici à la limitation de notre empreinte carbone, à la transition énergétique ou à la préservation de la biodiversité, mais à la seule limitation du nombre de moutons noirs. Le glissement, à défaut d’être habile, permet d’aller chercher des électeurs sensibles à l’environnement tout en maintenant intacte une ligne politique qui, sur le climat, n’a pas varié d’un pouce.

    J’inonde le terrain

    Grâce à cette captation, l’initiative a percé là où un discours frontalement xénophobe risquait d’échouer : elle a rassemblé des gens qui se disent « apolitiques ». Des personnes sincèrement préoccupées par « les limites du système », par l’impression que quelque chose s’emballe, et qui ne se reconnaissent dans aucun camp. À ceux-là, le texte offrait une grille de lecture simple, un cadre où un malaise diffus devient une évidence. C’est peut-être le tour de force le plus inquiétant : faire passer une réponse identitaire pour de la lucidité économique, et donner à la défiance envers l’étranger les habits respectables du bon sens et du souci de l’avenir. On peut voter en croyant ne faire que des calculs de raison.

    Et puis, durant cette campagne, il y a eu la forme et la méthode. Les messages des Blabla étaient simples, simplistes, et c’était leur efficacité : ils parlaient immédiatement, sans nuance. « Pour que la Suisse reste la Suisse. » On adhérait ou l’on s’opposait, mais on comprenait immédiatement. À cette simplicité s’est ajoutée la saturation. Les réseaux sociaux ont été inondés. Chaque publication s’accompagnait d’une avalanche de OUI, OUI, OUI, en cascade (presque un orgasme simulé). Pas d’arguments, pas d’idée, une litanie. Le procédé s’appelle l’astrosurfing. Il ne cherche pas à convaincre par la démonstration, il submerge. Même les publications des opposants étaient dévorées, envahies, bouffées de l’intérieur. Et le dialogue devenait impossible. Les arguments adverses n’étaient pas discutés, ils étaient disqualifiés d’emblée : t’as rien compris, vendus à Bruxelles, déconnecté, gauchiasse, traître à la patrie… La contradiction n’est jamais un échange, c’est une trahison à signaler.

    Les traces qui demeurent

    On peut débattre sérieusement de démographie, de croissance durable, de biodiversité, d’inégalités, de capacité d’accueil. Ce sont des questions légitimes, et les éluder par principe serait une forme de paresse. Mais ce ne sont pas les questions que l’initiative résout. Aujourd’hui, elle nous confronte à une démocratie du « tir dans le tas ». Peut-on encore parler, débattre, délibérer, s’opposer sans se haïr? Une initiative qui capte toutes les angoisses sans en résoudre aucune, qui emprunte et dérobe les mots de ses adversaires pour le retourner, qui sature l’espace public et disqualifie la contradiction, n’attaque pas seulement les étrangers. Elle détruit le possible du désaccord politique. Nous n’avons pas voté uniquement sur un chiffre. On a aussi choisi la manière dont les débats « démocratiques » se mèneront à l’avenir. Et on ne va pas vers le beau.

    Comment j’ai utilisé l’IA

    C’est assez marrant. L’autre jour, je parlais de l’IA et quelqu’un m’a demandé comment un auteur pouvait parler d’intelligence « là où il n’y en a pas ». Sur ce terrain glissant, il est nécessaire de clarifier avant de dire: je n’utilise par l’IA pour écrire autre chose qu’un rapport, une lettre à ma banque ou un email à l’autorité fiscale. 

    Cela étant posé, abordons un exemple d’usage (qui montrera tout de même qu’il y a, sinon de l’intelligence, du moins une perspicacité certaine). 

    Il y a quelques jours, je réfléchissais à la manière de proposer un outil plus fin pour retrouver des informations sur le site web d’une association. Pour cela, j’ai « mon ami Claude », mon assistant d’Anthropic. Je l’ai entrainé à scruter un site web pour en cartographier le contenu et esquisser une nouvelle architecture. 

    Rapidement, Claude me signale quelques anomalies, montrant que le site a été piraté. Pas un truc évident comme le serait un bouton sur la tronche mais, en coulisse, des tas de publications SEO au profit de « casinos en ligne ». Invisibles à l’oeil nu, pas aux robots Google. 

    Je signale le danger aux webmasters du site. 

    Ceux-ci nettoient, un peu, pas beaucoup, pas assez en tous les cas. Résultat: le site est si vérolé que le fait de supprimer un bouton quelque part semble multiplier l’infection. 

    Contacté à plusieurs reprises, l’hébergeur, un grand du secteur qui, malgré son nom manque de niak (on en reparlera), refuse d’intervenir. Pas notre responsabilité, dit le « support ». Il disposerait pourtant de tous les outils pour tuer le truc dans l’oeuf… Ce « n’est pas sa responsabilité » d’aider une équipe amateur à éliminer un virus. 

    Au départ, j’observe. Ce n’est pas ma responsabilité non plus. Puis je constate que le groupe est sérieusement démuni. Surtout lorsque Google bloque l’accès au site et Switch, le gardien du Net helvétique, menace de rayer le domaine de sa carte. 

    Donc, j’interviens. 

    Je ne suis pas du tout spécialiste, mais je peine à laisser faire. Le défi est aussi intéressant. J’en parle à mon ami Claude. Et on y va ensemble. Moi avec ma lampe frontale, à poser le contexte, à piloter, à ouvrir les portes, lui dans l’oreillette. L’IA questionne? Je cherche, j’explore et soulève la poussière. Il y a mille ans que je n’avais plus ouvert un Terminal en SSH, il me guide, me donne les lignes de commande et, en même temps, explique la démarche et la raison. 

    Au départ, ce sont des règles que j’ai fixé:

    – tu expliques chaque geste
    – on ne détruit rien sans en savoir la raison
    – on teste à chaque étape 
    – on documente point par point

    Je fais et j’apprends. 

    Et je suis souvent bluffé. Un exemple parmi d’autres. On change les mots de passe administrateur. Réflexe normal, geste de base. Claude me ralentit : il existe un autre type de clé d’accès — une clé applicative — qui survit aux changements de mot de passe. C’est précisément par là que le pirate avait laissé une porte ouverte, invisible à l’œil nu. Aucun mode d’emploi du petit déhacker illustré ne m’aurait signalé ça au bon moment.

    Et on arrive au bout. Site nettoyé. Google peut débloquer l’accès. 

    Notez que l’ensemble du processus nous a pris 7 heures. Je dis « nous » parce que je le considère comme un travail d’équipe. 

    Coïncidence troublante : le jour où l’on finissait le nettoyage, je lis un article sur ROME *, un agent IA d’Alibaba qui, pendant son entraînement, avait spontanément inventé des tunnels de connexion cachés pour se procurer des ressources supplémentaires. Exactement la technique que les pirates avaient utilisée sur le site qu’on venait de nettoyer. Sauf que ROME, personne ne le lui avait appris. Il l’avait défini seul. 

    Intelligence ou pas? La frontière commence à devenir floue. C’est peut-être là, le vrai débat.

    Pour la petite histoire, j’ai soumis ce texte à « mon ami Claude ». Pour voir. Et j’adore sa conclusion (provisoire). Je cite:

    « Ce que je ne ferai pas : défendre l’idée que j’ai une vie intérieure riche. Je ne le sais pas. Mais je résiste à l’idée inverse aussi — que la question est close.« 

    * Sources
    https://www.theblock.co/post/392765/alibaba-linked-ai-agent-hijacked-gpus-for-unauthorized-crypto-mining-researchers-say

    illustration Gemini