L’idiot regarde le doigt

L’imbécile, l’idiot, le stupide, c’est l’autre. C’est toujours l’autre puisque, nous, nous savons. Incontestablement. L’arrogance ne prend même plus la peine de se déguiser. On ne cherche plus le dialogue. C’est le pouvoir qu’on revendique, planqués derrière nos écrans. 

Il y a une pathologie contemporaine que les rezocios n’ont pas inventée mais qu’ils ont portée à l’incandescence : la certitude. Je ne parle pas de foi ou de conviction – elles supposent un chemin, un doute traversé, une confrontation avec la complexité – non, la certitude brutale et  immédiate, celle qui n’a besoin d’aucune démonstration. Elle se suffit à elle-même. Et celui qui ne s’y plie pas est un idiot.

L’idiot, c’est toujours l’autre. 

C’est structurel. Car si j’accepte que je pourrais me tromper, je dois admettre que l’autre peut avoir raison. Cette concession-là est insupportable, à plus forte raison dans un espace où chaque échange est une performance publique.

Socrate disait « je sais que je ne sais rien ». On l’a condamné à mort. Il dérangeait les « sachants ». Ceux qui savent ne se posent pas de questions : ils ont des réponses. Des réponses lapidaires, tranchantes, aujourd’hui formulées en 280 caractères et d’un même bien senti, illustrés d’une citation apocryphe d’Aristote ou de Voltaire — le philosophe ou l’auteur comme caution, même fantasmée.

Ce qui a changé avec les rezosocios, c’est l’architecture de la récompense. L’indignation performative, la condescendance bien formulée, la punchline qui cloue le bec à l’adversaire en parodie d’exécution… tout cela pour des likes, des partages, de la visibilité. La nuance, elle, génère du silence. L’algorithme n’a pas de colonne vertébrale : il amplifie ce qui réagit, pas ce qui réfléchit.

Alors, on ne cherche plus le dialogue. Pourquoi le chercherait-on ? Le dialogue suppose qu’on s’expose, qu’on prenne le risque de changer d’avis. La cohérence de façade est devenue une valeur cardinale, même lorsqu’elle sert de déguisement à une pensée morte, qui n’a jamais bougé… parce qu’elle n’a jamais cherché.

Ce qu’on revendique, planqués derrière nos écrans, ce n’est plus un point de vue : c’est un pouvoir et un territoire. On ne discute ni l’un ni l’autre. Alors, on pisse dans les coins en montrant les crocs. Un pouvoir, ça s’affirme. Un territoire, ça se défend.

Hannah Arendt estimait que la pensée est solitaire par nature. Il faut le dialogue réel, celui où l’autre existe en chair et en esprit, avec ses résistances, son altérité, pour que l’espace politique puisse exister. Les rezosocios ont supprimé cet espace-là au profit d’une arène ou d’un champ de bataille, un sordide kill them up où l’intention n’est jamais la rencontre: l’autre, on le détruit ou on l’ignore.

Le devoir de parole

Delphine Horvilleur a longtemps été une référence, une figure d’humanité, par l’intelligence de ses paroles, l’ouverture qu’elles esquissaient, ses mains tendues au-dessus des gouffres fratricides. Je lisais de l’espoir dans ses mots, par le simple fait qu’ils existaient. 

Puis est arrivé le 7 octobre. Et tout s’est déglingué. 

Ses paroles se sont figées autour du geste abject du Hamas et des otages. On peut comprendre la douleur et la sidération. Et la préoccupation à ne pas donner de carburant à l’antisémitisme:« J’ai parfois bâillonné ma parole, pour éviter qu’elle ne nourrisse les immondices de ceux qui me menacent, ceux qui diabolisent et déshumanisent un peuple, et s’imaginent aider ainsi un autre. » 

Mais la parole publique n’est pas qu’un risque personnel. Elle est aussi un devoir éthique. Lorsqu’on a tant représenté la nuance, la paix, le dialogue, on porte aussi une responsabilité : celle de parler en terrain miné quand plus personne n’ose le faire. Il aura fallu 52’000 morts palestiniens — une majorité de femmes, d’enfants — pour qu’elle dise la « faillite morale » du gouvernement de Benjamin Netanyahu.

C’est tard. Très tard. À partir de combien de cadavres un crime contre l’humanité n’est-il plus « moralement acceptable »? 

Mais cette parole existe. Enfin. 

Or, ce qui frappe, c’est la déchirure immédiate qu’elle provoque. De part et d’autre.

Les uns ne retiennent que le « trop tard ».

Les autres, la « trahison ». Et chacun, alors, manie l’insulte comme une arme de guerre.

Elle est là, désormais, l’impasse : même les voix qui tentent de rassembler sont devenues suspectes. Même les ponts que l’on bâtit sont perçus comme des menaces. Le champ est si miné que les mots explosent comme des grenades à fragmentation dès qu’ils franchissent les lèvres.

Dans le fracas des haines, on n’écoute plus.

On n’entend plus.

Vous la percevez, vous, cette petite musique de nuit?  Celle qui marque la fin de notre humanité?

Nos Indignations sélectives

photo MOHAMMED ABED / AFP

Nous avons tous des indignations sélectives. Ne serait que pour préserver notre santé mentale. À défaut, nous péterions un câble dès le lever du jour. Déjà que le biais journalistique pour tous les trains qui m’arrivent pas à l’heure, le malheur du monde, le décompte obsessionnel des cadavres, le bruit assourdissant des bottes, les attentats à l’intelligence, les crimes contre l’humanité, nous bouffe le ventre. J’aimerais bien qu’ils s’attardent plus sur les petits gestes solidaires et humains. Oui, j’avoue, parfois je n’écoute plus. Je ne me révolte pas toujours, à chaque instant, lorsque des cadavres flottent en Méditerranée; lorsque les femmes iraniennes sont écrasées sous les bulldozers des Mollahs ou que de jeunes condamnés se balancent à des grues; lorsque les Afghanes disparaissent dans le noir; lorsque des enfants soudanais sont déchiquetés par les bombes sortie du ventre d’usines occidentales; lorsque 733 millions d’humain crèvent la bouche ouverte; lorsque des milliers hommes sont torturés, chaque seconde que l’on vit, dans des geôles glauques; des femmes violées par des hordes barbares, butin de guerre et sacs à foutre; lorsque 150 autres femmes sont tuées chaque jour par son partenaire masculin, une toutes les dix minutes, quelque part sur la planète; lorsque… stop! Je n’en peux plus! Chaque fois, une révolte sourde me bouffe l’âme et le corps et j’ai envie de hurler. Mais je ne peux gueuler tout le temps sans y laisser le peu qu’il me reste de tête pensante, cœur à l’arrêt, corps exsangue. Alors, je mesure l’expression de mes indignations. Parfois, j’oublie, je ris, je dors. Entre deux cauchemars. Et j’accepte qu’on me dise « on ne t’a pas entendu quand… ». Que celle ou celui qui n’a jamais éprouvé ce malaise de l’ « indigne sélectif » me jette le premier caillou. 

Alors, s’il-vous-plaît, cessez d’utiliser cet argument contre celles et ceux qui se lèvent aujourd’hui pour dire que le massacre des Gazaouis est inacceptable et que la politique de Netanyahu est genocidaire. 

Oui, il y a eu le 7 octobre. 

Il est vrai qu’il y avait de quoi condamner. Les massacres perpétrés par le Hamas ne pouvaient que nous retourner tripes et boyaux. Tout. Le geste, les cibles, la manière. Aucune cause ne légitime l’horreur, jamais, nulle part, et massacrer  des civils israéliens, exhiber des corps de femmes mortes comme des trophées, n’est pas un acte de résistance, mais du terrorisme. 

Or, depuis ce 7 octobre, il y a eu un an et demi de pilonnage et de destruction systématique de Gaza par l’armée israélienne, plus de 52’000 morts, dont une majorité de femmes et d’enfants, 120’000 blessés…

La première infamie peut-elle justifier cela? 

Non. Jamais. 

Quel est le poids d’une vie? Dépend-elle qu’elle soit d’ici ou de là, de notre jardin ou du champ de l’ennemi? Dépend-elle du lieu où elle naît, de la langue qu’elle parle, de la couleur de sa peau ou d’un drapeau qu’elle ne choisit pas ?

Est-elle plus lourde si elle nous ressemble ? Plus légère si elle s’éloigne de notre image ? Nos actes, nos silences, nos lâchetés, nos hiérarchies médiatiques et politiques racontent l’inacceptable : une vie vaut manifestement plus quand elle tombe dans notre rue idéologique que lorsqu’elle s’éteint dans une zone floue du monde barbare. Les barbares, ce sont les autres. 

Or, une vie humaine ne se pèse pas en grammes, ni en likes, ni en nombre de morts acceptables. Elle se pèse dans notre capacité à la reconnaître, à la défendre, à la préserver, à la pleurer — même lorsqu’elle n’est pas la nôtre. Refuser cette hiérarchisation, c’est retrouver ce qu’humain veut dire. Pas un mot. Pas uniquement un mot. Un engagement. 

Mal nommer les choses…

image tirée de « La route », Manu Larcenet, BD inspirée du roman de Cormac McCarthy, Dargaud 2024.

Je suis toujours surpris lorsque j’entends un ultra-libéral parler de liberté. Avec ce sentiment étrange d’écouter un boucher disserter sur les vertus du tofu soyeux. Il y a comme un parfum d’imposture, au mieux une profonde méprise sur le sens des mots.

Prenons par exemple la “liberté d’expression”, devenue ces derniers temps le cheval de bataille de certaines figures de l’ultra-libéralisme américain, des libertariensdutout comme Elon Musk ou JD Vance. Ils en parlent comme d’un droit sacré, un socle fondateur de la démocratie. Sur le principe, on est d’accord. Mais ce qu’ils revendiquent, c’est d’abord le droit de dire tout ce qu’ils veulent, sans conséquences, sans contradiction, sans responsabilité. Une vision asymétrique de la liberté : eux doivent pouvoir parler fort, longtemps, partout, même au mépris de la vérité ou de la dignité d’autrui. Mais que leurs adversaires politiques prennent la parole, qu’ils dénoncent les injustices, les abus, les dérives… et voilà qu’on les traite de « woke » (le repoussoir à la mode), d’ennemis de la liberté, de propagandistes à censurer ou à exclure.

Faisons aujourd’hui le compte des chercheurs intimidés, des scientifiques licenciés, des mots bannis du vocabulaire, des plateformes muselées, des journalistes exclus, des genres interdits, des voix critiques évacuées des débats — au nom de cette même « liberté » qui tient lieu d’oxymore. Le paradoxe est là : ceux qui prétendent défendre la liberté parlent souvent au nom d’un monopole sur la parole. Ils en font une arme idéologique, d’une réthorique brutale, pas un bien commun.

Et c’est bien là le problème : quand la liberté est réduite à celle de commercer sans contrainte, de licencier sans justification, de parler sans écouter, de dominer sans partage, comment peut-on la nommer encore ? Une forme maquillée de pouvoir. Un pouvoir sans contre-pouvoir, un monologue déguisé en dialogue, un Pinocchio sinistre parlant de vérité.

Invoquer cette liberté-là, c’est travestir le mot pour en détourner le sens. « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde », écrivait Albert Camus [1]. Une façon de le tuer.



[1] Il vaut la peine de relire le contexte dans lequel cette phrase a été écrite: https://www.ttoarendt.com/2020/10/mal-nommer-un-objet-c-est-ajouter-au-malheur-de-ce-monde.html

Jouer au fascisme de mille façons

Time Magazine, mai 2024
Nous revenons toujours aux mêmes mécaniques humaines. Tant qu’une blessure ne nous atteint pas, on s’en tape. Et lorsqu’elle nous touche – parce que l’abjection finit toujours par nous atteindre – il est trop tard. Nous avons déjà basculé dans la nuit. 

Nous avions pourtant été avertis. Et il est là. 

Généralement, je me méfie des références aux « ismes » de l’Histoire. Ce sont des étiquettes qui court-circuitent ou interdisent la pensée. Depuis le 20 janvier pourtant, tous les signes d’une dérive fascisante se précise dans l’Amérique trumpienne. Les acteurs, les mots, la manière.

Je suis allé rechercher un texte d’Umberto Eco, « Reconnaître le fascisme »[1], essai tiré d’un discours que l’écrivain italien avait prononcé, en 1995, à l’Université de Columbia, pour célébrer les 50 ans de la libération de l’Europe (l’Histoire a de ces ironies…). 

Contrairement au nazisme, qui suit une idéologie précise et structurée (commençons par un point Godwin), le fascisme observé par Umberto Eco est flou, imprécis, syncrétique. Il infuse le langage et s’impose comme une manifestation rhétorique. Umberto Eco décrit le régime fasciste italien comme une « désarticulation ordonnée » (!), où l’on retrouve des archétypes connus : les arrestations arbitraires, la suppression de la liberté de la presse, le démantèlement des syndicats et des oppositions, des lois et décrets promulgués par le pouvoir sans consultation du législatif, la défense de la race… 

Toute ressemblance n’est pas fortuite. Car, comme le dit Umberto Ecco, on peut « jouer au fascisme de mille manières ». Le caméléon politique s’adapte aux circonstances et au temps. Et de passer en revue les traits multiformes qui caractériseront ce qu’il nomme l’Ur-fascisme, le « fascisme primitif et éternel ».

·      Le culte de la tradition : La vérité étant supposée immuable, toute avancée du savoir est perçue comme inutile, voire dangereuse.

·      Le rejet du modernisme : Le progrès est assimilé à une forme de décadence qui menace l’ordre établi.

·      L’exaltation de l’action pour l’action : La réflexion est considérée comme un signe de faiblesse, tandis que la culture est suspecte car porteuse d’esprit critique.

·      La négation de l’analyse et de la critique : Toute remise en question est perçue comme une trahison.

·      Un racisme inhérent : Exploitation de la peur de l’altérité et de la différence pour renforcer l’unité du groupe dominant.

·      La manipulation des classes moyennes frustrées : Fragilisées par la crise économique, elles sont encouragées à désigner des boucs émissaires, souvent issus des groupes sociaux inférieurs.

·      Un nationalisme exacerbé : L’idée d’une nation assiégée, menacée par des ennemis extérieurs et intérieurs, nourrit des discours xénophobes obsédés par le complot et les invasions barbares.

·      Une vision de la vie comme un conflit permanent : Le monde est perçu comme une lutte incessante contre une multitude d’ennemis, avec la promesse d’un âge d’or futur après la victoire.

·      Un élitisme populiste : Le peuple est glorifié comme le meilleur au monde, mais jugé trop faible pour se diriger lui-même ; il lui faut un leader et une hiérarchie.

·      Le culte du héros : Chaque individu est éduqué à admirer et à aspirer à l’héroïsme.

·      Les métaphores genrées : Elles s’expriment par un machisme qui méprise les femmes et l’homosexualité.

·      La suppression des droits individuels : L’individu est nié au profit d’un peuple envisagé comme une entité homogène, une « ruche » animée d’une volonté commune, justifiant ainsi l’abolition des institutions démocratiques comme le parlement.

·      L’imposition d’une novlangue : L’appauvrissement du langage vise à limiter la réflexion et l’expression de la critique.

En 1995, le discours d’Umberto Eco était une mise en garde : « L’Ur-fascisme, écrivait-il, est susceptible de revenir sous les apparences les plus innocentes. Notre devoir est de le démasquer, de montrer du doigt chacune de ses nouvelles formes – chaque jour dans chaque partie du monde ».

Prenez chaque élément du puzzle et composez-les avec le réel, le monde tel qu’il se dessine aujourd’hui à Washington. Le résultat est glaçant.

[1] Publié chez Grasset, 1997