Une prière

J’adresse une prière

Un petit mot infime

Une note particulière 

Un aveu presque intime

À ces amis d’ici

Qui lancent d’un geste clic 

D’un simple raccourci

Une carte électronique 

En vœux de bonne année 

Un multiple sans âme 

De paroles envolées 

Et dépourvues de flamme

N’en faites rien pour moi

Effacez mon adresse 

De vos listes d’envoi

Évitons la tristesse

Gardez ce temps précieux

Pour inventer un rêve 

Écrivez un poème 

Une graine que l’on sème 

Et puis aimez sans trêve 

Les yeux dans les yeux.

La fin de droits

Vous êtes-vous déjà demandé à quoi ressemblerait un chômage en fin de droits? Suivez-moi, je vais vous raconter. Sans pathos, mais avec ce léger vertige qui accompagne un réel qui se dérobe.

C’est surprenant d’en arriver là. Après deux ans de recherches, 234 candidatures envoyées. Taux de réponses inférieur à 30%. Et les retours ressemblent tous à ceci:

« Nous vous remercions bla, bla, bla… sommes cependant au regret de vous informer qu’après examen approfondi bla, bla, bla, les profils retenus correspondent davantage à nos attentes. »

Point, à la ligne, au suivant.

Tout est à sa place dans le jeu des apparences. Les précautions d’usage, la politesse feinte, le regret sur commande, l’examen du coin de l’œil et les attentes déçues, forcément déçues. C’est vrai. Je n’ai jamais correspondu aux attentes. Aujourd’hui moins qu’hier. Toujours été trop ceci ou pas assez cela. Un peu hors case.

Le mois dernier, j’ai reçu cette lettre, anonyme et circulaire. Vos droits se sont éteints… On ne parlait pas d’un feu follet, mais c’est comme si on me demandait d’éteindre la bougie. 

Longtemps, je me suis dit que j’étais une « boîte à outils », capable de tout faire, ou presque: penser et agir, les deux en même temps, établir des priorités, faire des choix, même dans l’urgence, gérer le stress, imaginer, chercher des solutions, les trouver, même avec les moyens du bord, inventer, être autonome, collaborer, guider, former, savoir patienter, anticiper, lire les nuages, même ce qui imprimé en tout petit au bas d’un contrat,  calculer ma position au sextant, naviguer dans l’incertitude, négocier, douter en avançant quand même, écouter, décider, conduire un bateau à voile, une équipe, motiver, écrire des lettres recommandées, des livres, comme des mots d’amour, résumer un bouquin en quarante-six secondes, sortir du cadre, raconter des histoires qui font rire, d’autres pour pleurer un coup, taper à la machine avec 6 doigts à la vitesse d’un avion supersonique, épater les enfants avec des contes sortis d’un chapeau, jouer aux indiens, pour de faux, pour de vrai, mettre un nez rouge, gravir une montagne, la déplacer s’il le faut, vérifier des infos, communiquer, parler français-allemand-anglais-italien-espagnol, apprendre une langue nouvelle, connaître le nom des fleurs, détendre l’atmosphère, aller à l’essentiel, prendre les choses au sérieux sans se perdre soi-même dans le gris des certitudes, dessiner un dromadaire, monter à cheval, faire pousser des légumes, entretenir un jardin, conjuguer le verbe vivre à tous les temps et tous les modes, cuisiner des salades en couleurs et faire la vaisselle…

C’est toujours le cas. Mais à présent, je suis un sénior, un vieux con, inutile au monde laborieux, passé de date, trop cher sans doute.

On me dira que je créée ce que j’imagine. La pensée négative serait la source de son malheur. Qu’on me comprenne bien. Je ne parle pas de « malheur ». J’observe simplement comme se déroule une mise sur la touche avec une curiosité entomologiste. La différence est que le hamster pédalant dans sa roue, c’est moi. Ni plus, ni moins.

Récemment, j’écrivais un billet sur cette curieuse habitude qui s’installe dans l’indifférence des jours: la non-réponse comme règle du jeu social. Je viens d’un temps où l’on se faisait un point d’honneur à regarder quelqu’un en face pour lui répondre. On pouvait lui dire non les yeux dans les yeux. J’ai toujours préféré ça au mépris du silence. Aujourd’hui, le haussement d’épaule et le regard en fuite sont devenu des postures admises, langage des corps qui préfèrent l’évitement à la clarté de l’affrontement. 

Même les amis s’y mettent. Oh, rien de personnel. À chacun son brouhaha, ses priorités, ses choix, ses emmerdes. Le temps du foutucovid est passé par là et j’ai le sentiment fort qu’il n’y est pas pour rien. L’attention et l’engagement sont devenus des mots étrangers à nos vocabulaires humains.

Parle à mon cul, ma tête…

Je m’interroge. Avec cette impression fugace et saugrenue que l’absence de réponse est devenue une sorte de règle commune à l’époque. 

Pour n’importe quoi. Une missive. Une candidature. Une sollicitation personnelle. Un manuscrit. Une question. Une demande. Une proposition. Même les lettres moureuses, les feuilles de nos vies d’automne.

Nous en avons toutes et tous fait l’expérience. Vous écrivez un message, un courriel, un e-mail, un texto, mot circonstancié, poli, développé, un mot qui explique pourquoi vous écrivez. Et vous attendez. Des jours. Des semaines. 

Auparavant, ne pas répondre était réservé à une élite. Aujourd’hui, c’est une pandémie. Tout le monde s’y met. 

Prenez les éditeurs. Ils vous avertissent d’ailleurs. Si vous ne recevez pas de réponse, votre texte n’a pas été retenu. Point. Vous ne saurez pas. Vous n’apprendrez rien. Sinon que la porte d’un éditeur est un trou noir dont la spécificité n’est pas d’attirer la matière, la lumière, mais de la repousser. Notez qu’on peut les comprendre, eux. En période de foutucovid, les officines éditoriales ont été envahies de « moi, je », de « je vous transmets mon âme, ma vie, et plus encore ». Elles débordent. Elles étouffent. Au bas mot, 80% des manuscrits ne valent pas le papier qui les porte. Autant dire que la réclusion contrainte et l’ennui ont provoqué une sorte de congestion des boîtes-aux-lettres et des esprits.

À l’un de ces éditeurs – qui accusait tout de même réception en annonçant la couleur et la règle – j’ai soufflé que j’avais toujours préféré un le claquement d’un non au mépris de l’indifférence. Au moins, le refus est net. On peut grandir après. Le silence est plus sournois. Il vous dit non sans le dire. Pire, il suggère presque que vous n’existez pas. 

Or, l’absence de réponse semble être aujourd’hui d’un usage partagé, comme si l’autre, à tout le moins sa parole, pouvait être nié. 

On me dira que la réalité est peut-être plus prosaïque. Dans le brouhaha des jours, on passe notre temps à trier les informations, les sollicitations multiples, les urgences, les emmerdes, les factures et les p’tits bonheurs, les clins d’œil, les importances ou ce qui y ressemble, le pourriel et l’utile, les courses, la vaisselle, des rêves d’ailleurs, les voisins, des gosses, le boulot, nos loyautés, etc. Il est normal que des trucs passent à l’as. On fera demain. Et on oublie. Rien de personnel. C’est un fonctionnement très humain,  somme toute! Que celle ou celui qui a toujours répondu aux p’tits oignons me jette le premier pavé! 

D’accord! Mais, là, ce n’est plus un oubli. C’est une culture qui s’installe. L’autre m’emmerde, je ne l’aperçois même pas et je passe mon chemin. À croire que deux ans sans pouvoir dévisager les autres incite aujourd’hui à ne plus les envisager. 

Apapacharte durante tres minutos

photographie Pascal Bernheim

Les petits textes contenus dans le ventre de mes cahiers. Ils n’avaient pas vocation à en sortir. Il s’agissait d’une écriture intime tracée au fil de mes respirations, pleines, vitales, parfois en apnées. Je m’imaginais d’abord navigateur de prose.
Ces derniers mois, je suis parti en exploration, à coeur et ventres ouverts. J’ai repris des fragments, écrit d’autres choses, tenté quelques défis, un poème par jour, en partant d’un mot, d’une idée, d’une humeur.
Petit à petit, le projet est né. Celui d’un recueil poétique. Il a fallu choisir, éliminer, retravailler, presser les mots, les sécher, pour ne garder qu’une substance.
On s’en approche.
Pascal Bernheim m’a rejoint pour proposer son regard photographique (en cours).

La prochaine étape sera la recherche d’un éditeur…

La langue et la moureuse

Une langue habile, sur une épaule perchée,
Tenait en son bout un hommage.
Une femmoureuse, par l’honneur alléchée,
Lui tint à peu près ce langage :
Et bonjour, Belle chose agile ,
Que vous êtes jolie ! que vous me semblez fragile !
Sans mentir, si votre voyage
Se rapporte à votre accostage,
Vous êtes la Malice des hôtes de mes émois.
À ces mots la Languette se sent toute en écume,
Et pour montrer sa belle plume,
Parcourt les pentes de la poupée tentante, lentement il se doit.
La Femme en jouit, et dit : Ma bonne Exquise,
Apprenez que toute caresseuse
Vit aux dépens de celle qui l’embrasse.
Cette leçon vaut bien un orgasme.
La languette honteuse et plus,
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.

Adaptation libre et parodique de Jean de La Fontaine