Minuit moins dix à l’horloge de Poutine 

Le titre est emprunté à une récente étude démontrant le jeu du Kremlin dans l’accession au pouvoir du RHaine. Elle est implacable. 

J’ai rarement eu ce sentiment immédiat que ce que je lisais changeait la face du monde connu de façon aussi radicale. 

C’est le média en ligne La Relève et La Peste qui m’a mis la puce à l’oreille.

Vous connaissez David Chavalarias? Une tête mathématique du CNRS. Un scientifique, déjà auteur du livre « Toxic Data, comment les réseaux manipulent nos opinions » (Poche, 2023). Il est directeur de l’Institut des systèmes complexes et, à ce titre, dirige le Politoscope. Depuis 2016, le projet observe le militantisme politique sur X (ex-Twitter) pour analyser les dynamiques sociales, les débats, et les manipulations. À l’approche des législatives françaises de 2024, il révèle un processus d’affaiblissement et d’inversion du front républicain, principalement influencé par des stratégies du Kremlin. Des actions, exercées sur des périodes prolongées et souvent insidieuses, qui visent à déstructurer systématiquement la société vers une démocratie illibérale. 

Et ça marche!

Avec la dissolution de l’Assemblée nationale, les efforts du Kremlin ont des relais forts du côté de la droite et de l’extrême-droite. L’étude démontre particulièrement une convergence d’intérêts entre Poutine et le RHaine. 

« Dans ce dispositif, écrit Chavalarias, les communautés politiques préoccupées par le conflit israélo-palestinien et la montée de l’antisémitisme ou de l’islamophobie sont instrumentalisées afin de compromettre tout barrage contre une extrême-droite banalisée au second tour des législatives. »

Une biographie politique de Marine Le Pen en russe. « Le retour de Jeanne d’Arc », Kirill Benediktov, 2015

Un processus enclenché il y a longtemps

Parmi les nombreux termes introduits par la Russie et ayant imprégné le débat public, celui d’« islamo-gauchisme » a été largement diffusé entre 2016 et 2021 grâce à une technique appelée astroturfing. La méthode consiste à propager une idée en inondant le Net de milliers de messages, créant ainsi une fausse impression de soutien massif. 

Frédérique Vidal, alors Ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, reprend le terme, suivi par les médias et les politiques. Il est aujourd’hui fortement ancré dans le paysage politico-médiatique français. Mais pourquoi le Kremlin chercherait-il à accuser les gens de gauche d’antisémitisme ?

David Chavalarias: « Sa popularisation sert des objectifs bien précis : discréditer les militants de gauche par association et convaincre l’opinion publique de l’existence d’une nouvelle catégorie d’ennemis intérieurs, (…) des extrémistes de gauche alliés aux forces obscures de l’islamisme radical. »

Avec les massacres du 7 octobre, le pilonnage de Gaza et les milliers de morts palestiniens, il a suffit d’enfoncer le clou manipulatoire. 

« D’un côté le Kremlin s’efforce d’amplifier la perception des horreurs de Gaza auprès de la communauté LFI afin qu’elle impose le cadre du conflit israélo-palestinien aux législatives avec son corrolaire sur la monté d’attitudes hostiles envers l’islam. Cela favorise sa radicalisation et, en conséquence, la polarisation politique entre extrême-gauche et extrême-droite. De l’autre les communautés juives traumatisées par le 7 Octobre et la droite ont été matraqués depuis des années par le narratif sur les « islamo-gauchistes » (qui ne peuvent qu’être antisémites) et l’équivalence Nouveau front populaire = LFI . »

Le cocktail est explosif. Le plus impressionnant est que la manœuvre fonctionne parfaitement. Tous les discours et les ni-ni le montrent. 

Pour David Chavalarias, « Deux courants contraires sont amplifiés : le pathos des personnes préoccupées par le sort des Palestiniens et la montée de l’islamophobie ; et le pathos de celles préoccupées par le sort des Israéliens et la montée de l’antisémitisme. Ces deux phénomènes sont bien réels mais leur perception est amplifiée par des actions sur les terrains numériques pour pousser

chaque camp – ainsi que l’extrême-droite raciste et antisémite – à surréagir. »

Vertigineux. Et imparable. 

Références

L’article de La Relève et La Peste est ici. Et si vous souhaitez consulter l’étude de David Chavalarias, c’est là.

Légende de l’image

Comptes les plus actifs de la twittosphère politique post-dissolution. Les filaments représentent des échanges entre comptes Twitter, ils matérialisent la circulation d’information au sein du réseau via l’action de partage (retweet). Les échanges entre plusieurs de milliers de comptes Twitter sont représentés sur chaque image, les labels correspondants aux comptes des personnalités politiques les plus représentatives de leur ‘région’. La structure globale, calculée numériquement, reflète les proximités idéologiques des comptes analysés. Une approche mathématique permet de regrouper les comptes par courants idéologiques et de coloriser la carte en fonction. Le Nouveau front populaire, dont la communauté s’est considérablement renforcée au fil des jours, apparaît comme déconnectée du super-bloc “d’en face”, composé de Renaissance et du bloc des extrêmes-droites. Cette configuration suggère qu’un éventuel partage de l’espace en deux camps lors d’un second tour séparerait les deux partis de gouvernement plutôt que de les unir contre l’extrême-droite (…) Il est à remarquer que la communauté Les Républicains, supposée se démarquer des autres, a complètement disparu en tant que communauté autonome dans ce paysage. Carte calculée sur la période du 10 au 27 Juin 2024 ; 3.5k comptes.