Neutralité ! (poil au nez)

Le débat sur la neutralité est pauvre et comme d’ordinaire, biaisé. Autant les caricatures à la mordsmoil’noeud sur les OUI=pro-Poutine que les Non=va-t’en-guerre sont bêtes à pleurer.A l’instant, je vois même passer la photographie d’une cimetière militaire pour refuser que « les Suisses soient la chair à canon de l’OTAN ». Continue, t’auras du boudin!

Nous n’en sortons pas. Ou si rarement.

Une fois encore, nous avons manqué un vrai débat sur nos responsabilités d’humains face aux souffrances d’autres humains. Car à quoi d’autre servirait la neutralité sinon à assumer ce rôle-là, consciemment et avec noblesse ? Cette question ne consiste pas à choisir un camp, ni à sauter dans le feu pour chercher à l’éteindre. Or, que disent les partisans de la neutralité version Blablas? Ils exigent que la Suisse n’endosse que les sanctions décidées par le Conseil de sécurité. C’est-à-dire accepter pratiquement l’immobilité dès que les enjeux sont graves. Les membres permanents du Conseil (USA, Russie, Chine, France, Royaume-Uni) usent et abusent de leur droit de véto. Nous n’aurions plus aucun devoir moral de nous positionner face aux violations de la souveraineté d’un pays, aux crimes de guerre, aux actes illégitimes ou criminels d’un gouvernement, aux violations graves des droits humains.

Nous faisons peu. Nous agirions moins encore. Est-ce ça, le monde que nous voulons?

Mais gardons-nous d’une alternative qui serait le status quo, la diplomatie erratique d’Ignazio Cassis, ou encore la soumission à l’OTAN. Je l’ai écrit une première fois: une autre option reviendrait à exprimer collectivement ce que la neutralité impose et exige. Une éthique, une conscience, une responsabilité et un engagement.

Concrètement. Nous pourrions définir ensemble des critères objectifs et automatiques, préciser dans la loi des seuils déclencheurs. Le premier d’entre eux existe déjà, depuis plus 50 ans : c’est la définition de l’agression posé par la résolution 3314 des Nations Unies. Texte adopté par consensus, le 14 décembre 1974. La guerre contre l’Ukraine répond-elle à cette définition ? Oui, sans ambiguïté. L’Assemblée générale l’a explicitement constaté (résolution ES-11/1, 2 mars 2022, 141 voix contre 5, 35 abstentions). L’invasion russe est une agression. Le problème est que le texte de 1974 n’est pas contraignant. Le Conseil de sécurité reste le seul organe habilité par la Charte (art. 39) à qualifier formellement et de façon contraignante un acte d’agression. Il ne l’a jamais fait. Il n’a jamais pu le faire, en raison du veto de Moscou. Blocage. Depuis 4 ans.

Nous pourrions décider qu’un vote onusien suffirait. Non à entrer en guerre, mais à nous obliger à réfléchir déjà.

D’autres instruments existent aussi. Les décisions, arrêts ou constats, de la Cour Internationale de Justice par exemple. Les mandats d’arrêt de la CPI. Les rapports du Haut-Commissariat aux droits de l’homme. Chacun de ces éléments définirait une gradation et, partant, notre responsabilité politique, diplomatique ou humanitaire. A chaque degré, nous nous engagerions à une action, indépendamment d’un Conseil de sécurité figé. D’une part, nous préserverions une forme de neutralité éthique – au sens où ce serait la règle qui déciderait, pas un choix d’alliance opportune – sans dépendre du veto des grandes puissances. L’intérêt serait de construire ensemble une boussole à nos engagements.

Il y a des faiblesses à mon raisonnement, je sais. L’Assemblée générale de l’ONU, le haut-commissariat, la CIJ et la CPI ne sont pas à l’abri des contraintes politiques. Or, il y existe des actes juridiques: l’ordonnance de la CIJ de mars 2022, par mesures conservatoires, exigeant la suspension immédiate des opérations militaires russes en Ukraine; les mandats d’arrêt de la CPI contre Benjamin Netanyahu et l’ex-ministre de la Défense Yoav Gallant (novembre 2024). Je pourrais en citer d’autres. Ne s’agit-il pas de signaux forts?

Je ne suis pas juriste et je vois déjà venir le procès en incompétente ou en naïveté. Je sais que le statut politique ou juridictionnel de ces instances est complexe. Cela ne me renvoie pas dans les cordes pour autant (Et si un juriste mentionne ce défaut, je le mets au défi de contribuer à la réflexion!).

Une telle proposition aurait au moins l’avantage de nous sortir des anathèmes et des caricatures dans lesquels nous noyons tous les débats politiques dans ce pays.

illustration © A. Schwarz, 14-18.ch, Bibliothèque nationale suisse (publié dans sept.info) https://www.sept.info/walter-histoire-suisse-35

La captation et l’inondation

[EDIT 14.6..2026 16:30]

L’initiative des Blabla à 10 millions a échoué. Je m’en réjouis. Sans triomphalisme.

Il faut commencer par lui reconnaître ce qu’elle est : un texte politiquement redoutable. Pas habile au sens où il proposerait des solutions ingénieuses – le texte n’en proposait aucune – mais redoutable dans sa construction même.

Une initiative aussi radicale, combattue par tous les partis (sauf les Blabla), par les syndicats comme par les organisations patronales et qui à capter 45% des votes n’y parvient pas par hasard. Elle touche quelque chose. Il vaut la peine de comprendre quoi.

La captation des angoisses

La force tient à un geste unique, répété à l’infini : agréger toutes les hantises du moment sous un seul mot d’ordre. Saturation des infrastructures, loyers inabordables, coût de la vie, explosion des primes maladie, crainte du chômage, pression sur les salaires, bétonnage du territoire, atteintes aux paysages, sécurité, criminalité, souveraineté, etc. La liste est longue parce qu’elle se veut exhaustive : il s’agit de ne laisser aucune crispation à l’extérieur.

Personne ne le nie. Les inquiétudes sont, pour la plupart, réelles, souvent légitimes. Les primes pèsent, les loyers étranglent, le territoire se densifie. C’est précisément ce qui rend la manœuvre efficace : elle ne fabrique pas des angoisses humaines, elle les confisque. Et à chacune, elle opposait une cause unique, des coupables obsessionnels : les moutons noirs. Le mécanisme est ancien et la Suisse flirte avec ça depuis plus de 50 ans : comme au temps de la Schwarzenbachie, on ne résout pas la crise, on désigne un responsable. Et le bouc émissaire n’a jamais eu pour fonction de régler un problème, seulement de le rendre visible et supportable par la magie du doigt qui désigne. Sur les vraies causes des déséquilibres, l’initiative UDC s’est toujours dérobé. Elle n’a rien dit des marges bénéficiaires des assureurs, rien de la spéculation foncière, rien des politiques d’aménagement aberrantes, rien des choix fiscaux qui guident la construction, rien des fragilités des laissés pour compte. Il suffisait d’un chiffre et d’un mur pour réponse. À chacune des angoisses qu’ils phagocytaient, les Blabla posaient un leurre, substituaient une frontière à une vraie politique.

Je détourne, tu votes

Reste le plus singulier : ce texte se présentait comme une « initiative pour la durabilité ». Il n’était pas anodin. L’UDC, qui a combattu tous les projets écologistes, s’est drapée soudain dans la vertu du  vocabulaire « durable ». Le procédé s’appelle une captation sémantique. On pique les mots de l’adversaire pour vider de leur sens les combats qu’il a portés. La « durabilité » ne renvoie plus ici à la limitation de notre empreinte carbone, à la transition énergétique ou à la préservation de la biodiversité, mais à la seule limitation du nombre de moutons noirs. Le glissement, à défaut d’être habile, permet d’aller chercher des électeurs sensibles à l’environnement tout en maintenant intacte une ligne politique qui, sur le climat, n’a pas varié d’un pouce.

J’inonde le terrain

Grâce à cette captation, l’initiative a percé là où un discours frontalement xénophobe risquait d’échouer : elle a rassemblé des gens qui se disent « apolitiques ». Des personnes sincèrement préoccupées par « les limites du système », par l’impression que quelque chose s’emballe, et qui ne se reconnaissent dans aucun camp. À ceux-là, le texte offrait une grille de lecture simple, un cadre où un malaise diffus devient une évidence. C’est peut-être le tour de force le plus inquiétant : faire passer une réponse identitaire pour de la lucidité économique, et donner à la défiance envers l’étranger les habits respectables du bon sens et du souci de l’avenir. On peut voter en croyant ne faire que des calculs de raison.

Et puis, durant cette campagne, il y a eu la forme et la méthode. Les messages des Blabla étaient simples, simplistes, et c’était leur efficacité : ils parlaient immédiatement, sans nuance. « Pour que la Suisse reste la Suisse. » On adhérait ou l’on s’opposait, mais on comprenait immédiatement. À cette simplicité s’est ajoutée la saturation. Les réseaux sociaux ont été inondés. Chaque publication s’accompagnait d’une avalanche de OUI, OUI, OUI, en cascade (presque un orgasme simulé). Pas d’arguments, pas d’idée, une litanie. Le procédé s’appelle l’astrosurfing. Il ne cherche pas à convaincre par la démonstration, il submerge. Même les publications des opposants étaient dévorées, envahies, bouffées de l’intérieur. Et le dialogue devenait impossible. Les arguments adverses n’étaient pas discutés, ils étaient disqualifiés d’emblée : t’as rien compris, vendus à Bruxelles, déconnecté, gauchiasse, traître à la patrie… La contradiction n’est jamais un échange, c’est une trahison à signaler.

Les traces qui demeurent

On peut débattre sérieusement de démographie, de croissance durable, de biodiversité, d’inégalités, de capacité d’accueil. Ce sont des questions légitimes, et les éluder par principe serait une forme de paresse. Mais ce ne sont pas les questions que l’initiative résout. Aujourd’hui, elle nous confronte à une démocratie du « tir dans le tas ». Peut-on encore parler, débattre, délibérer, s’opposer sans se haïr? Une initiative qui capte toutes les angoisses sans en résoudre aucune, qui emprunte et dérobe les mots de ses adversaires pour le retourner, qui sature l’espace public et disqualifie la contradiction, n’attaque pas seulement les étrangers. Elle détruit le possible du désaccord politique. Nous n’avons pas voté uniquement sur un chiffre. On a aussi choisi la manière dont les débats « démocratiques » se mèneront à l’avenir. Et on ne va pas vers le beau.

Nos Indignations sélectives

photo MOHAMMED ABED / AFP

Nous avons tous des indignations sélectives. Ne serait que pour préserver notre santé mentale. À défaut, nous péterions un câble dès le lever du jour. Déjà que le biais journalistique pour tous les trains qui m’arrivent pas à l’heure, le malheur du monde, le décompte obsessionnel des cadavres, le bruit assourdissant des bottes, les attentats à l’intelligence, les crimes contre l’humanité, nous bouffe le ventre. J’aimerais bien qu’ils s’attardent plus sur les petits gestes solidaires et humains. Oui, j’avoue, parfois je n’écoute plus. Je ne me révolte pas toujours, à chaque instant, lorsque des cadavres flottent en Méditerranée; lorsque les femmes iraniennes sont écrasées sous les bulldozers des Mollahs ou que de jeunes condamnés se balancent à des grues; lorsque les Afghanes disparaissent dans le noir; lorsque des enfants soudanais sont déchiquetés par les bombes sortie du ventre d’usines occidentales; lorsque 733 millions d’humain crèvent la bouche ouverte; lorsque des milliers hommes sont torturés, chaque seconde que l’on vit, dans des geôles glauques; des femmes violées par des hordes barbares, butin de guerre et sacs à foutre; lorsque 150 autres femmes sont tuées chaque jour par son partenaire masculin, une toutes les dix minutes, quelque part sur la planète; lorsque… stop! Je n’en peux plus! Chaque fois, une révolte sourde me bouffe l’âme et le corps et j’ai envie de hurler. Mais je ne peux gueuler tout le temps sans y laisser le peu qu’il me reste de tête pensante, cœur à l’arrêt, corps exsangue. Alors, je mesure l’expression de mes indignations. Parfois, j’oublie, je ris, je dors. Entre deux cauchemars. Et j’accepte qu’on me dise « on ne t’a pas entendu quand… ». Que celle ou celui qui n’a jamais éprouvé ce malaise de l’ « indigne sélectif » me jette le premier caillou. 

Alors, s’il-vous-plaît, cessez d’utiliser cet argument contre celles et ceux qui se lèvent aujourd’hui pour dire que le massacre des Gazaouis est inacceptable et que la politique de Netanyahu est genocidaire. 

Oui, il y a eu le 7 octobre. 

Il est vrai qu’il y avait de quoi condamner. Les massacres perpétrés par le Hamas ne pouvaient que nous retourner tripes et boyaux. Tout. Le geste, les cibles, la manière. Aucune cause ne légitime l’horreur, jamais, nulle part, et massacrer  des civils israéliens, exhiber des corps de femmes mortes comme des trophées, n’est pas un acte de résistance, mais du terrorisme. 

Or, depuis ce 7 octobre, il y a eu un an et demi de pilonnage et de destruction systématique de Gaza par l’armée israélienne, plus de 52’000 morts, dont une majorité de femmes et d’enfants, 120’000 blessés…

La première infamie peut-elle justifier cela? 

Non. Jamais. 

Quel est le poids d’une vie? Dépend-elle qu’elle soit d’ici ou de là, de notre jardin ou du champ de l’ennemi? Dépend-elle du lieu où elle naît, de la langue qu’elle parle, de la couleur de sa peau ou d’un drapeau qu’elle ne choisit pas ?

Est-elle plus lourde si elle nous ressemble ? Plus légère si elle s’éloigne de notre image ? Nos actes, nos silences, nos lâchetés, nos hiérarchies médiatiques et politiques racontent l’inacceptable : une vie vaut manifestement plus quand elle tombe dans notre rue idéologique que lorsqu’elle s’éteint dans une zone floue du monde barbare. Les barbares, ce sont les autres. 

Or, une vie humaine ne se pèse pas en grammes, ni en likes, ni en nombre de morts acceptables. Elle se pèse dans notre capacité à la reconnaître, à la défendre, à la préserver, à la pleurer — même lorsqu’elle n’est pas la nôtre. Refuser cette hiérarchisation, c’est retrouver ce qu’humain veut dire. Pas un mot. Pas uniquement un mot. Un engagement. 

L’inhumanité

Faut-il ajouter des mots aux mots, du bruit au bruit? Ce que je pourrais dire au sujet de la guerre entre Israël et le Hamas serait-il autre chose que ça? En tous les cas, je ne le ferai pas sous la forme d’une commentaire lapidaire sur les réseaux sociaux, tant ces espaces constituent la négation même du débat public. Inutile. 

Mais peut-on simplement se taire, détourner la tête, se distraire, ne pas s’impliquer, passer son chemin, traire ses vaches quotidiennes en se disant que le monde peut exploser sans nous? Pas mieux. 

Dès lors, comment le faire?

Dire d’abord que ce qui s’est passé samedi dernier a profondément ébranlé mon humanité. 

Je lis les propos très juste de Raphaël Glucksmann – parmi d’autres – qui dit en premier lieu que « tirer sur des civils israéliens désarmés, kidnapper des enfants et des vieillards, exhiber des corps de femmes mortes comme des trophées, ce n’est pas un acte de résistance, c’est une attaque terroriste ». En même temps, il dit aussi que le gouvernement de Benjamin Netanyahu, par sa politique du pire, porte une lourde responsabilité, que les droits des Palestiniens sont bafoués depuis longtemps et qu’il n’y aura pas de paix sans solution politique, sans un État palestinien. 

Ce qui est extraordinaire, c’est de lire ensuite qu’une telle réflexion est un « piège », que la recherche qui consiste à poser clairement tous les éléments du débat, c’est « mettre dos à dos deux comportements », c’est « s’engager sur la pente glissante de la fin justifie les moyens » et que le seul discours audible, la « seule chose qui mérite d’être dite (est) la condamnation sans équivoque » de l’acte terroriste. 

Depuis quand pourrait-on se passer d’une jambe pour marcher? Car l’enjeu est là, au moment du retour dans la nuit barbare, il est de répondre à la question de savoir comment on fait pour avancer…

Notez que, s’agissant du Proche-Orient, la notion de « tous les éléments du débat » est toujours sujettes à caution, à oubli, à partialité. Les couches de l’histoire sont si anciennes, si complexes, si imbriquées les unes dans les autres, qu’une réflexion, aussi équilibrée soit-elle, aura toujours un défaut et qu’elle prêtera le flanc à la critique. 

Aucune cause ne légitime l’horreur. Jamais.

Le Hamas, comme son allié iranien, se foutent totalement de l’existence des Palestiniens, femmes, hommes et enfants, qui crèvent maintenant, conséquences attendues de leurs actes, sous les bombardements israéliens. Leur calcul est celui du chaos absolu. 

En même temps, écoutons une voix comme celle de Gideon Levy, journaliste israélien respecté (pas par tout le monde, mais on peut difficilement l’accuser d’antisémitisme) qui dit « nous payons le prix de la mise en cage de deux millions de personnes ». Comment faire l’économie de cette réalité-là? Parce que ce ne serait pas le moment de tergiverser alors que la maison brûle? Parce qu’une seule voie ne serait acceptable aujourd’hui, celle de l’éradication du Hamas? Une seule voix, celle qui appelle à se rassembler autour d’elle pour y parvenir, Netanyahu et un gouvernement dont le calcul est le pourrissement absolu?

Adopter cette position, c’est courir le risque d’être considéré comme l’idiot utile. Comme on qualifie aujourd’hui celles et ceux qui condamnent clairement la barbarie du Hamas en évoquant aussi la responsabilité de la politique d’occupation et de colonisation. 

Dire l’un et l’autre, ce n’est pas dire « oui, mais… », ni jouer à un Ponce-Pilate qui ne veut pas se salir le manteau, ce n’est pas « tirer sur l’ambulance », encore moins justifier la barbarie. 

Netanyahu n’est pas un brancardier derrière lequel l’humanité peut se rassembler. Il est – si ce n’est une des racines, car les racines du mal sont plus profondes – l’un des pyromanes.

Le Hamas n’est pas le peuple palestinien. Il est geôlier de Gaza et de deux millions de Palestiniens. Il en sera peut-être aujourd’hui le fossoyeur. 

Faisons que cela n’advienne pas. 

Une amie relevait ce matin les paroles de Delphine Horvilleur, écrivaine et femme rabbin et je transmets l’esprit, non la lettre : « Demain, le défi sera de trouver la part d’humanité qui existe toujours chez l’autre au coeur même de toute l’inhumanité qu’il peut porter”.

Ecrire comme on fait du pain

Elle est extraordinaire, Souad Labbize. Sa poésie est simple et forte, sans un seul morceau de gras dans les angles. Dans une interview publié dans L’Orient-Le jour, elle révèle son écriture. Et je crois que c’est la définition la plus juste que j’aie pu lire au sujet de la naissance d’un texte, un vrai.

Quand je suis dans le processus d’écriture, les images me viennent, des images de cinéma. Je me vois en train d’écrire des scènes, je les décris telles quelles. J’aimerais écrire une histoire d’amour à partir de la gestuelle. C’est comme si je décrivais des mains que j’aimais, épluchant une montagne de gingembre pour faire une boisson. Comment garder la chair après avoir épluché tout ça ? Comment épluche-t-on un pomelo ? Je voudrais raconter la quotidienneté de l’amour avec des gestes anodins. Ces images sont dans ma tête et me disent : écris là-dessus ; et je les vois de manière poétique. Quand ma mère faisait du fromage, elle mettait le lait caillé dans le torchon qu’elle essorait. Je l’observais quand il gouttait. Ce sont des opérations scientifiques, quand on est enfant on s’y intéresse. Et quand on le mange, c’est surprenant, agréablement ou pas. Mon texte doit être comme ça. C’est quand il a perdu toute son eau. Perdre les eaux. On ne garde que l’enfant. C’est tout ce qui m’intéresse.

in L’Orient Littéraire, 3 février 2022, propos recueillis par Ritta Baddoura

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