J’ai honte d’être un homme

Je suis Anna. Je suis Elvire. Je suis Fatima, Chiara, Yuki, Amina, Nour, Ingrid, Léa, Zineb, Marion, Consuelo, Precious, Svetlana… Je suis toutes celles qu’un homme a tué cette année parce qu’elles étaient des femmes. Le plus souvent, c’est un conjoint, un ex, un compagnon, un père, ou un frère. La plupart du temps, les statistiques mentionnent un âge, 52 ans, 27, 45, rarement un prénom. Et ce n’est que la part émergente.

Et j’ai honte d’être un homme.

Les chiffres sont glaçants. Selon ONU Femmes et l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, environ 85 000 femmes et filles ont été tuées intentionnellement dans le monde en 2023. Six sur dix – on parle de 51 000 – l’ont été par un partenaire ou un membre de leur famille. Une femme, une fille tuée toutes les dix minutes, quelque part sur la planète. Parce qu’elle est femme.

En France, 164 en 2025. En Suisse, le tabou. Les autorités ne tiennent aucun recensement des féminicides. Le mot n’existe pas officiellement. C’est le collectif Stop Femizid qui compte: 28 en 2025. Davantage que sur toute l’année 2024. Ce ne sont pas des accidents. Les gestes sont rangés dans la rubrique des « faits divers ».

Les hommes tuent. Et j’ai honte d’être un homme.

J’entends déjà « not all men ». Des hommes, des femmes aussi qui volent au secours du mâle. D’accord. Pas tous les hommes.

Mais alors, dites-moi : dans la balance, combien faudrait-il d’hommes pour qu’on cesse de dire « les hommes » et qu’on puisse nuancer, qu’on ose dire « des hommes » ou « certains hommes » ? Combien faudrait-il de milliers, de millions de mâles, par leur engagement, par leur solidarité, chaque année, chaque jour, chaque seconde, avant que l’accusation collective tombe? Ce n’est pas qu’une question de nombres, mais une culture se mesure aussi.

L’image, ici, « not all men, but a lot quand même », dis bien la réalité et le désarroi. Pas tous les hommes, mais c’est toujours un homme qui met le feu, qui tire dans le tas, qui fracasse la gueule !

Je ne dis pas que chaque homme est coupable. Je dis que chaque homme hérite des rapports de pouvoir que l’histoire humaine a forgés, entretenus, perpétués, et nous ne pouvons plus affirmer « c’est pas nous ». Le système patriarcal est une construction. Et une construction peut se démonter.

Alors quoi? Qu’est-ce qu’on fait, les mâles? À quand la révolution culturelle qui nous fera basculer dans un autre monde ?

Je n’ai pas de solution tout faite à sortir de mon chapeau. Aussi parce que la parole est piégée. La honte n’est pas une promesse d’action. Elle peut même être lue comme une recherche d’absolution (je ne suis pas  » les hommes »), une façon de détourner l’attention (regardez-moi, mea culpa, mea maxima culpa). Et le mâle a tellement monopolisé la parole que toute nouvelle expression est suspecte.

Or, le silence est lâche.Il y a comme un paradoxe schizophrénique. Un double bind. Alors, j’invite les hommes – ouais, je m’adresse à vous, les mecs – à se parler, à s’interroger entre-eux, à s’interpeler, au boulot, sur les rezosocios, dans les vestiaires, au bistrot, autour des repas familiaux, entre potes, partout où la parole masculine ordinaire se forme et se transmet. Ne laissons plus passer un gag sexiste aux rires gras sur le cul de la serveuse ou les femmes au volant sans contre-attaquer (les mecs aiment les blagues misogynes parce qu’elles sont faciles à comprendre). Ne restons jamais indifférents au harcèlement de rue dont nous sommes les témoins – et soyons attentifs. Répondons systématiquement aux masculinistes. Avant de leur couper les coucougnettes, montrons-leur que nous sommes là pour contrer leurs délires.

La honte aura peut-être été utile.

https://www.unwomen.org/en/digital-library/publications/2024/11/femicides-in-2023-global-estimates-of-intimate-partner-family-member-femicides

https://www.letemps.ch/suisse/en-graphiques-quand-les-donnees-sur-les-feminicides-manquent-les-femmes-subissent

https://www.blick.ch/fr/suisse/romande/violences-faites-aux-femmes-triste-record-retour-sur-les-trop-nombreux-feminicides-romands-de-2025-id21456396.html