
lithographie de M.C. Escher, 1948
Depuis plusieurs mois, en tant qu’auteur et éditeur curieux, je parcours les rezosocios et m’inscris à des groupes littéraires pour y explorer la vie et les remous. Ils foisonnent, ces espaces où se croisent « auteurs », « écrivains », « éditeurs », « bêta-lecteurs ». Ces communautés hétérogènes offrent un étrange observatoire.
Rapidement, quelques constantes émergent. La première est l’omniprésence de l’autopromotion, souvent accompagnée d’un désintérêt pour le travail des autres. Cela peut sembler naturel : dans le flot incessant des écrits, il faut surnager pour être vu. Comme sur un paquebot, rares sont ceux qui parviennent à monter sur le pont ou à jeter un œil par un hublot. La plupart souquent dans le ventre du navire, sans jamais entrevoir la mer.
Il y a des perles, sans doute. Mais il y a aussi, disons-le franchement, une masse considérable de textes qui ne tiennent pas la route. Parfois, je souris devant une naïveté touchante. Souvent, je m’agace face à une prétention mal placée : pourquoi s’attaquer à un roman de 300 pages quand les mots trébuchent dès les premières lignes ? Certes, écrire peut être une catharsis, une libération, un geste créateur. Mais publier est une autre affaire. L’ère du « tout, tout de suite » a fait exploser l’autoédition, mais elle court-circuite souvent le nécessaire processus d’élaboration.
Or, l’édition est un parcours, avec ses temps et ses règles. Je ne parle pas uniquement de l’ « édition classique », malade de ses propres inconséquences, mais du cheminement éditorial, un pas littéraire devant l’autre, un processus lent où le livre mûrit, grandit, se transforme. Et il faut des regards multiples pour réussir cette gestation.
Troisième constante, conséquence de ce qui précède: la majeure partie des œuvres auto-éditées ne valent pas le papier qui les contiennent.
Prenons un exemple concret : une autrice se désole sur un forum que ses trois livres, publiés sur Amazon, n’aient rencontré aucun succès. Intrigué, je me livre à une rapide enquête : une recherche Google, un coup d’œil aux couvertures, aux quatrièmes de couv, quelques extraits. Et le constat, regrettable, s’impose : ce travail, dans sa forme actuelle, n’aurait pas dû être publié.
Nous pourrions faire collectivement l’exercice. Je rêverais d’ailleurs de cela. D’une communauté de lectrices et de lecteurs dont les regards, les compétences, les sensibilités, les contrastes, les avis, les divergences, les idées originales, participeraient à la naissance d’un livre, de livres au pluriel même. En quelque sorte, une autre version du « livre dont vous êtes le héros », une version où l’on participe à la création de ses futures lectures.
Utopie ? Peut-être. Mais pourquoi ne pas y réfléchir ? Pourquoi ne pas poser les bases d’un nouveau modèle, où une part de la création littéraire serait collective, participative, et où les rôles se redéfiniraient ? Un modèle qui rebatte les cartes entre lecteurs, auteurs et éditeurs, et inaugure une nouvelle économie du livre.
Cela exigerait d’inventer des règles communes, des outils partagés, des méthodes de travail : définir les critères, organiser la collaboration, imaginer un financement. Et comment nommer cette forme d’édition ? Collective ? Communautaire ? Participative ? Peu importe, pour l’instant. Ce qui compte, c’est d’écrire ensemble les premières lignes de cette aventure. Qui est partant.e ?
