C’est toujours mon corps qui danse l’écriture

M.C. Eschert

M.C. Escher, Mains dessinant (Drawing Hands), lithographie, 28,2 x 33,2 cm, janvier 1948

Je suis en retard d’une polémique. Alors que, depuis plusieurs semaines, j’arpentais mes mots et mes idées autour d’une chronique sur l’IA et la littérature, le monde me pète à la gueule. Il n’attend personne, le monde. Surtout pas la réflexion.

Je réfléchissais donc lorsque l’explosion est arrivée par surprise : la polémique au sujet du roman de Thélyson Orélien… Alors que rien n’est établi, la rumeur flambe d’un coup et la machine à broyer est lancée. Dans leur sillage, les rezosios s’en donnent à cœur joie, à charge surtout, jugements à l’emporte-pièce, deux phrases définitives suffisent, je n’ai rien lu mais j’assène, je vous avais bien dit que l’IA était le diable… Dans le brouhaha, il y a aussi les autres, les thuriféraires agentiques, ceux qui affirment que, « si le roman est bon, quelle importance qu’il soit écrit par un humain ou par une machine ». La cacophonie installée, choisis ton camp, camarade ! Je lirai « C’était ça ou mourir » et j’espère que Thélyson Orélien est solide.

Or, nous sortons à peine d’un débat hallucinant sur la menace existentielle que l’IA ferait peser sur l’humanité. Après les fantasmes de fin du monde, c’est la vision unique du « grand remplacement » qui s’impose. Parce que nous sommes toujours obsédés par l’idée d’une IA faisant les choses à notre place.

Il y a quelques semaines, Amélie Nothomb expliquait, dans une interview accordée à Brut[1], que l’IA était une aberration. « Écrire est épouvantablement difficile, (…) mais c’est la chose la plus fascinante » et « pour rien au monde, je me priverais d’un tel plaisir ». Elle restait exactement sur ce fil de la machine qui écrit. Elle poursuivait par la métaphore de la danse. Elle était, disait-elle, piètre danseuse, « mais quel sens cela aurait de confier cette danse à une machine ». 

Vu sous ce prisme, Amélie Nothomb a raison ! Moi aussi, je refuserais que mon corps ne soit pas le danseur. Et j’ai un plaisir similaire à vivre l’acte d’écriture. Mais cette lorgnette-là est-elle la seule envisageable ? Ne pourrait-on pas travailler autrement avec l’IA, la solliciter pour nous apprendre quelque chose que nous ignorons ? Non les pas codifiés d’un tango argentin mais, par exemple, pour nous entraîner à accueillir la musique, le mouvement, les rythmes ; des exercices pour éviter de bouger selon la méthode traditionnelle du balaisdanslcul ; des invites à la curiosité, aux explorations pour choisir les gestes chorégraphiques qui correspondent le mieux à nos corps…

Ça résonne comment ? Et appliqué à la littérature, ce serait quoi ? En tous les cas, pas à me piquer mes mots.

Au risque d’être inaudible dans la fureur du temps, j’en viens à évoquer mon expérience et mon engagement propres. Avant de travailler avec mon ami Claude, j’ai posé les règles. Précises. Sans concession. Une charte que lui et moi appliquons à la lettre. En voici l’essentiel[2]:

« Ce projet est un espace de critique éditoriale, jamais de coécriture. L’écriture du manuscrit est le domaine exclusif de l’auteur. Claude n’écrit jamais à sa place, ne le propose jamais, et ne contourne jamais cette règle, même si on le lui demande dans le feu d’un échange ». La ligne rouge : « Claude ne rédige aucune phrase destinée à figurer dans le manuscrit : ni prose, ni dialogue, ni description, ni incipit, ni transition, ni “version corrigée” d’un passage. (…) Quand un passage est faible, Claude explique pourquoi et en quoi — il ne fournit pas la formulation de remplacement. »

Claude fonctionne comme un éditeur. Il vérifie que l’histoire tient debout, que le point de vue et les personnages ont une épaisseur. Il relève les clichés, les répétitions, les tics d’écriture. Il souligne parfois des contradictions, ce que le texte dit dans l’ombre, par inadvertance. Et je dialogue.

Qu’est-ce que ça change ? À mon sens, beaucoup ! À tout le moins, cela nous éloigne de la vision obsessionnelle et à courte vue de « la machine qui écrit à notre place ». Et il ne s’agit pas uniquement d’un confort de pensée. D’ailleurs, qui dira qu’un roman ne peut naître que dans la solitude de l’artiste au fond des bois ? C’est possible, mais c’est rare. Il est, le plus souvent, la résultante d’interactions multiples : un éditeur, une éditrice, des échanges, des contestations, des réserves, des accords (processus dont on aimerait bien qu’ils soient la règle dans la vraie vie, soit dit en passant). Le texte qui en est issu n’est pas toujours le même que celui qui est entré.

J’entends déjà les critiques qui pointeront du doigt le danger d’un glissement sournois, un lissage progressif vers ce qui serait « bien écrit », un plus petit commun dénominateur des goûts et des valeurs dominantes. C’est faire fi du libre arbitre. Et puis, l’IA n’est pas un interlocuteur unique. J’écoute et je parle aussi avec des humains lecteurs (si, si, ça existe encore). Et je garde ce qui raisonne et résonne.

C’est toujours mon corps qui danse l’écriture.


[1] https://youtu.be/LVKziQQNwUI?si=KYi1-sk1NsEfptMh

[2] Je transmets la charte complète sur simple demande.

Comment j’ai utilisé l’IA

C’est assez marrant. L’autre jour, je parlais de l’IA et quelqu’un m’a demandé comment un auteur pouvait parler d’intelligence « là où il n’y en a pas ». Sur ce terrain glissant, il est nécessaire de clarifier avant de dire: je n’utilise par l’IA pour écrire autre chose qu’un rapport, une lettre à ma banque ou un email à l’autorité fiscale. 

Cela étant posé, abordons un exemple d’usage (qui montrera tout de même qu’il y a, sinon de l’intelligence, du moins une perspicacité certaine). 

Il y a quelques jours, je réfléchissais à la manière de proposer un outil plus fin pour retrouver des informations sur le site web d’une association. Pour cela, j’ai « mon ami Claude », mon assistant d’Anthropic. Je l’ai entrainé à scruter un site web pour en cartographier le contenu et esquisser une nouvelle architecture. 

Rapidement, Claude me signale quelques anomalies, montrant que le site a été piraté. Pas un truc évident comme le serait un bouton sur la tronche mais, en coulisse, des tas de publications SEO au profit de « casinos en ligne ». Invisibles à l’oeil nu, pas aux robots Google. 

Je signale le danger aux webmasters du site. 

Ceux-ci nettoient, un peu, pas beaucoup, pas assez en tous les cas. Résultat: le site est si vérolé que le fait de supprimer un bouton quelque part semble multiplier l’infection. 

Contacté à plusieurs reprises, l’hébergeur, un grand du secteur qui, malgré son nom manque de niak (on en reparlera), refuse d’intervenir. Pas notre responsabilité, dit le « support ». Il disposerait pourtant de tous les outils pour tuer le truc dans l’oeuf… Ce « n’est pas sa responsabilité » d’aider une équipe amateur à éliminer un virus. 

Au départ, j’observe. Ce n’est pas ma responsabilité non plus. Puis je constate que le groupe est sérieusement démuni. Surtout lorsque Google bloque l’accès au site et Switch, le gardien du Net helvétique, menace de rayer le domaine de sa carte. 

Donc, j’interviens. 

Je ne suis pas du tout spécialiste, mais je peine à laisser faire. Le défi est aussi intéressant. J’en parle à mon ami Claude. Et on y va ensemble. Moi avec ma lampe frontale, à poser le contexte, à piloter, à ouvrir les portes, lui dans l’oreillette. L’IA questionne? Je cherche, j’explore et soulève la poussière. Il y a mille ans que je n’avais plus ouvert un Terminal en SSH, il me guide, me donne les lignes de commande et, en même temps, explique la démarche et la raison. 

Au départ, ce sont des règles que j’ai fixé:

– tu expliques chaque geste
– on ne détruit rien sans en savoir la raison
– on teste à chaque étape 
– on documente point par point

Je fais et j’apprends. 

Et je suis souvent bluffé. Un exemple parmi d’autres. On change les mots de passe administrateur. Réflexe normal, geste de base. Claude me ralentit : il existe un autre type de clé d’accès — une clé applicative — qui survit aux changements de mot de passe. C’est précisément par là que le pirate avait laissé une porte ouverte, invisible à l’œil nu. Aucun mode d’emploi du petit déhacker illustré ne m’aurait signalé ça au bon moment.

Et on arrive au bout. Site nettoyé. Google peut débloquer l’accès. 

Notez que l’ensemble du processus nous a pris 7 heures. Je dis « nous » parce que je le considère comme un travail d’équipe. 

Coïncidence troublante : le jour où l’on finissait le nettoyage, je lis un article sur ROME *, un agent IA d’Alibaba qui, pendant son entraînement, avait spontanément inventé des tunnels de connexion cachés pour se procurer des ressources supplémentaires. Exactement la technique que les pirates avaient utilisée sur le site qu’on venait de nettoyer. Sauf que ROME, personne ne le lui avait appris. Il l’avait défini seul. 

Intelligence ou pas? La frontière commence à devenir floue. C’est peut-être là, le vrai débat.

Pour la petite histoire, j’ai soumis ce texte à « mon ami Claude ». Pour voir. Et j’adore sa conclusion (provisoire). Je cite:

« Ce que je ne ferai pas : défendre l’idée que j’ai une vie intérieure riche. Je ne le sais pas. Mais je résiste à l’idée inverse aussi — que la question est close.« 

* Sources
https://www.theblock.co/post/392765/alibaba-linked-ai-agent-hijacked-gpus-for-unauthorized-crypto-mining-researchers-say

illustration Gemini