Le pas de l’éléphant (à paraître)

Trois pas. Elle marche trois pas jusqu’au mur. Trois pas mesurés suffisent. C’est son ventre, le premier cette fois, qui touche la paroi en putréfaction. Son ventre si proéminent qu’elle a de la difficulté, chaque jour un peu plus d’ailleurs, à pencher le torse, avancer la cou, déployer les cervicales, les épaules d’abord, le crâne ensuite, l’oreille à même la pierre nue. Les seins menus ne touchent plus, depuis longtemps déjà. Elle presse le ventre, juste assez pour que le haut de son corps épouse les contours de la roche, les creux et les bosses, les humidités et les sèches, les brèches et les arrondis, jusqu’aux aspérités semblables à des lames. Elle respire à peine. À chaque souffle pourtant, une poussière nauséabonde lui entre par la bouche, se mêle à la salive, empli la cavité buccale d’un goût de crasse lourde, de sang et de salpêtre.

Le sang en tâches noirâtres est le sien. Ou son souvenir. Les traces du temps, lointain déjà, où des mains fortes la saisissaient à la racine du cuir chevelu, la faisait tourner dans l’espace, toujours plus vite, en valse de douleur, plus vite encore, course folle qui, après un temps infini, terminait sa course la tête contre le mur, l’arcade éclatée, le nez écrasé, la mâchoire bousillée, le sang jaillissant soudain à la surface, la tronche dans le mouvement comme encastrée dans la pierre, la main maintenant la pression, horizontalement puis, à mesure que ses jambes s’affaissait sous elle, la main, le bras qu’elle devinait, le corps de l’homme à sa suite, déplaçait progressivement le soutien à sa verticale et elle demeurait ainsi suspendue. Elle sentait alors le liquide chaud et rougeâtre sortant en bouillons impatients maculer les pierres.

Extrait du prologue du roman « Le pas de l’éléphant » (à paraître)