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Comme le font toutes les mers…

J’ai vécu hier la dure expérience de revenir en mon pays et de n’y rencontrer personne. J’avais proposé de consacrer des temps de lectures individuelles à celles et ceux qui partageraient ce moment, des mots dits en tête-à-tête, des morceaux choisis de l’#éléphant en bouche à oreilles ouvertes. Lorsque j’en parlais ainsi, tout le monde relevait l’intention, le partage, l’originalité, le « joli geste » de passeur de littérature. Et je ressentais ce plaisir immense d’offrir cela, pour la première fois, aux gens de ce pays jurassien, ce lieu où je ne vis plus mais qui bat encore fortement en moi.

Et personne n’est venu.

Pas un bonjour, ni un signe infime, pas un ami venu, même en coup de vent, entre l’aspirateur et les courses, les carottes et l’apéro, dire le plaisir de nous revoir, avec les souvenirs et la vie, les liens minuscules et précieux en même temps, comme les rebonds des galets que nous lancions, enfants, à la surface du monde. Nous comptions les ricochets, les grands entrechats d’abord, les croisements insouciants, de loin en loin, comme si l’éternité existait, puis les rebonds de plus en plus rapides, rapprochés, impatients, avant le dernier bond et la disparition du caillou avalé par la surface, un ultime rond dans l’eau, puis plus rien. Nous n’imaginions pas que nos vies éphémères ressembleraient à ces jets de pierre.

Personne n’est venu.

Partout ailleurs, j’aurais considéré cela comme normal, une sorte de non-événement, une fatalité de l’indifférence. J’en aurais souri, mesurant le chemin à écrire encore avant – un jour, peut-être, jamais – que mes livres existent sans assistance respiratoire. Là, c’était d’une tristesse…

Personne.

Une blessure d’égo n’est jamais insurmontable. Et la petite boule sera digérée. Il me reste à écrire plus loin, plus profondément encore, sans rouler des mécaniques, à m’échouer peut-être mille fois sur des plages silencieuses, comme le font toutes les mers, vague après vague.

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Le silence et l’insignifiance

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Je quitte ces lieux de l’entre guillemet littéraire où l’indifférence est la règle, où personne ne se réjouit des mots de l’autre, où l’on aime par calcul en attendant la réciproque, où l’intérêt se compte et se décompte, où chacun se tait, n’entame aucun dialogue, où l’on se tient à carreau, juste pour observer, surveiller, plus que regarder vraiment, lire vraiment, écouter vraiment ce que l’autre dit, écrit, souffle et pense.

Peut-être devrais-je aussi lâcher le réseau, cette caisse de résonance vide de raisonnance, cet espace où mille paroles nous disent les émois du moi, et moi, et moi. Lorsque le flux remplace le fond, le fond des choses, le fond des bois, le fond de la mer à boire, le fond de nos verres à partager, même le fond touché d’êtres que nous aimons, le profond.

Il y a de belles personnes. Elles viennent des quatre coins du monde. Nos petites rencontres sont du vent dans mes voiles. Elles gardent ma petite barque à flot. Il suffit de quelques mots échangés, vas, vas-y, avançons, j’aime te lire, à l’air, au lit, au citron, je suis là, si as besoin de moi, si tu veux parler, parle, ne dis rien, reste en silence, voyons-nous, je comprends, j’écoute, je t’écoute, je te suis, j’attends la suite, arrêtons-nous un instant et regardons le monde respirer. C’est parce qu’elles existent que je n’écris pas le mot fin ici.